Quintus, étapes d’un adieu (1) [fr]

4.12.2020 22:38

Un jour de cauchemar recouvert de neige
Mon très vieux chat, si frêle et doux
Le temps des adieux, à moins d’un miracle
Il y en a eu des miracles, mais cette fois je n’y crois plus
Ton vieux corps sur le fil, à l’aube de tes vingt ans
Ton corps qui dit “je ne peux plus”
Et mes larmes qui coulent sur ta fourrure et dans des mouchoirs
Tes vielles pattes qui ne veulent plus te porter
Le ronron que j’ai entendu il y encore quelques jours
Eteint
Impossible à rallumer
J’essaie d’imaginer un lendemain sans toi
Je ne veux pas, mais tu ne peux plus
Il est venu le jour de cauchemar
Faut-il encore se battre?
Il faut bien mourir de quelque chose
Le premier jour de vraie neige
Un hiver que tu ne passeras pas
Un printemps que tu ne verras pas
Mon très vieux chat, compagnon de toutes mes nuits
Ma boîte à ronron, quand elle fonctionnait encore
Mon chasseur de souris, voleurs d’oeufs de pigeon
Tiens, cela fait bien longtemps que tu n’as plus appelé le service d’étage
Tu vois, mine de rien, au fil du temps
Le lent déclin qu’on perçoit à peine
Inéluctable, un mot usé comme ton pauvre corps
Le bout d’une vie longue comme ces lignes
Que j’alimente encore et encore
Pour ne pas en voir la fin
Pour ne pas te dire adieu.

5.12.2020 19:55

Quand est-ce que c’est “le bon moment”?

Jusqu’ici, j’ai eu la “chance” d’endormir mes chats dans des situations où il n’y avait pas photo, pour abréger une agonie claire.

J’ai réalisé il y a très peu de temps – avant toutefois que Quintus ne dégringole – que ma plus grande peur par rapport à sa mort n’était pas tant la mort elle-même (ça toutefois la mort avec toute sa charrette d’enjeux) mais l’idée que je risque de prendre la décision irrémédiable alors qu’il aurait encore eu une chance de s’en tirer.

Je ne compte plus le nombre de fois où on a pensé que c’était cuit pour lui, et où contre toute attente il a remonté la pente. La mort, c’est final. Et toutes ces fois, j’aurais pu décider que c’était “fini”. En janvier, il a fait une insuffisance rénale aiguë. Quasi une semaine sous perf chez le véto. Le “dernier” jour, celui dont on avait dit “si c’est pas mieux là, c’est cuit”, on a vu une lueur d’amélioration. On lui a donné un jour de plus. On est en décembre. Il aura eu presque un an de vie, de petit vieux, certes, mais avec des caresses des ronrons, des siestes et des étirements confortables…
A un jour près il n’aurait pas eu cette presque-année.

J’essaie de me réconcilier avec l’idée que je ne peux pas garantir que ma décision de mettre fin à ses jours sera “le bon moment”. Ce soir, il est plus serein, sa température est stable. Mais il est très faible, ne mange et ne boit pas par lui-même, n’arrive pas à aller à sa caisse, se déplace à peine.

Clairement une vie comme ça, ça ne va pas. Mais pendant qu’il est comme ça, on essaie de lui donner une chance: réhydratation, nourriture à la seringue, le réchauffer, médicament pour aider le transit à repartir. Mais on fait ça combien de temps?

J’ai trouvé une vétérinaire qui pourrait venir faire une euthanasie à domicile demain après-midi. On a dit qu’on faisait le point demain matin.

Si ça empire, la décision est facile. Si rien ne change, je pense aussi que les choses sont claires. J’ai congé dimanche et lundi, mais je reprends le travail mardi, donc à partir de ce moment-là ça me sera impossible de m’occuper de lui d’aussi près, et le mettre encore x jours en box chez le vétérinaire sous perf, pour si peu de chances d’une issue favorable, je ne crois pas que ce soit juste pour lui.

Mais si – et c’est ce que je crains – il y a une légère amélioration? S’il maintient sa température, s’il donne un coup de langue à la seringue quand je lui donne à manger, s’il tient un peu mieux sur ses pattes? Faut-il continuer à lui donner une chance, ou bien se dire que même s’il remonte un peu la pente, les chances qu’il puisse retrouver sa qualité de vie d’avant et être assez autonome sont trop faibles?

Je ne vous demande pas de répondre à ces questions. Mais ce sont celles que je me pose, celles qui m’empêchent de dormir, et qui, disons-le, me torturent un peu.

J’ai peur de prendre la décision “trop tôt”, de le priver d’un bout de vie qu’il serait capable d’avoir et qui en vaudrait la peine.

Et j’ai du mal à me résoudre à accepter de prendre ce risque.

Viennent aussi les considérations “pratiques”. C’est dur de devoir prendre ça en compte. Je suis prise à plein temps (travail et formation) de mardi à dimanche. D’une certaine façon, il “vaut mieux”, pour moi et probablement pour lui, que tout s’arrête demain, ici, dans une relative sérénité, que risquer de partir dans une semaine avec des hospits, ou alors une dernière journée ou deux à la maison dans des conditions encore plus dégradées qu’aujourd’hui, et sans que je sois avec lui.

J’ai du mal, là, vraiment.

6.12.2020 3:38

36.1: la fin des haricots. La température de ton corps après trois heures de mon sommeil. Tu t’es couché au fond du couloir, sur le parquet – boudant ou ne retrouvant pas tes tapis chauffants. Ton corps est au bout, tu es au bout, et moi aussi je suis au bout de ce que je peux faire pour t’aider. Hier après-midi, ta température était stable. Mais il suffit que je ne veille pas pour qu’elle dégringole. Tu dépends des bouillottes et du tapis chauffant, et moi je ne peux pas t’empêcher de le quitter. Alors oui, je peux te remplir de nourriture et d’eau, encore quelques heures, encore quelques jours, mais ton organisme a posé les plaques. 20 ans, presque 20 ans, juste pas 20 ans. Ça reste une vie de chat extrêmement longue. Et depuis plusieurs années, tu es malade, mine de rien. Plutôt trois ou quatre fois qu’une. Alors on peut pardonner – je dois pardonner – à ton corps de ne plus pouvoir. Il a été bien vaillant jusqu’ici, mais tout le monde a ses limites, y compris toi.

Je ne suis pas sûre de croire que “tu sais”, que tu “n’as plus envie”. Je pense plutôt qu’il y a ce que tu peux et ne peux plus, qu’il y a le mal-être et le bien-être. Je ne crois pas que tu essaies de me dire quoi que ce soit; je sais que tu es, tout simplement. Peu importe au final ce qui fait que tu ne reviens pas là où tu te réchaufferais, que ta température dégringole, que ton appétit s’est fait la malle. Ce qui compte, c’est que c’est comme ça, et que même en faisant “ce qu’il faut” pour te réchauffer, pour te soutenir, pour te nourrir, rien n’y fait. C’est important pour moi, ça, de savoir que j’ai fait “ce qu’il faut”, que je n’ai pas baissé les bras trop tôt. Si j’étais du genre à baisser les bras trop tôt je t’aurais perdu il y a des années. On aurait raté encore un joli bout de chemin ensemble – et quoi qu’en pensent certains, il l’était aussi pour toi.

On n’a qu’une vie, et quand elle s’arrête, c’est terminé. Pour toujours. C’est ça que je crois. Alors il m’importe d’être là jusqu’au bout, de ne pas rendre les armes alors qu’il en reste, de la vie à être vécue, de la vie qui ait un sens. Ne pas souffrir est important, mais à ne regarder que la souffrance (physique généralement), qui peut être temporaire, et à ériger l’absence de celle-ci en valeur suprême, je crois que l’on se fourvoie. A l’extrême, la vie étant inextricable d’une certaine dose de souffrance (ou même “étant souffrance”, quand on traduit maladroitement le bouddhisme dans nos langues d’Occident), on en viendrait à une posture un peu simpliste de négation pure et simple de la vie. Pas de vie, pas de souffrance. On voit bien que ce n’est pas satisfaisant.

A la question de la souffrance, je préfère celle du sens, à laquelle on peut subordonner la première. Ainsi, la souffrance et la tolérance de celle-ci est à évaluer à l’aune du sens dans laquelle elle s’insert. On peut souffrir de façon transitoire, car cette souffrance “a un sens” dans une vision plus globale. On peut accepter une certaine dose de souffrance même chronique dans une vie, parce que cette vie a un sens au-delà de cette souffrance. Le problème n’est pas la souffrance en tant que tel, mais son intensité, sa durabilité, et son contexte.

La question du sens n’est pas sans ses propres écueils nihilistes, bien entendu. Mais à l’échelle d’une vie, face à la mort, je trouve qu’elle tient encore la route.

Et là, mon très vieux chat, le sens est en train de nous échapper, avec sa copine l’espoir. Ton état n’évolue pas. Le maintenir stable demande un travail impossible à fournir sur le long terme, pour une qualité de vie qui n’est pas acceptable.

Je pense que demain sera le jour. “Demain”… je veux dire aujourd’hui, plus tard, après la nuit.

6.12.2020 15:29

J’attends demain. Après une nuit où tout semblait clair, le matin a apporté un faible ronron, une tête qui réagit aux caresses, des coups de langue dans le bol de patée offerte, une longue séance de boisson à la fontaine, et même un pipi dans la caisse cet après-midi. Globalement, il est aussi plus confortable dans sa position.

C’est extrêmement difficile: les chances qu’il soit suffisamment bien demain restent faibles. Aussi, je suis épuisée, éreintée des ascenseurs émotionnels, fatiguée du souci constant et de la mort à l’horizon depuis des années.

Contrairement à d’autres personnes qui ont la hantise d’attendre un jour trop tard, la mienne est d’agir trop tôt. On aurait pu faire ça cet après-midi. Mais j’aurais trop douté: aurait-il fallu lui laisser encore un jour pour montrer de quoi il était capable?

Au fond, je pense que ça ne changera pas grand-chose. Demain sera comme aujourd’hui. Mais il y a une petite chance que ce soit plus clair, soit dans un sens, soit dans l’autre. Une petite chance que je puisse être plus sereine. 24h aussi encore pour se dire au revoir, dans des conditions pas trop mauvaises. Pour passer 5 minutes au soleil sur le balcon, enveloppé avec une bouillotte dans un plaid.

Ce dont j’ai le plus peur, paradoxalement, c’est que demain il aille “trop bien”. Car autant je ne veux pas couper court à sa vie si elle a encore du temps en elle, autant je serai soulagée que tout ceci soit derrière, malgré tout mon amour pour ce chat qui m’accompagne depuis bientôt 9 ans.
Je me permets ce sursis parce qu’il est relativement serein. Parce qu’aujourd’hui est mieux qu’hier, cet après-midi mieux que ce matin. Je sais que je ne fais que repousser l’inévitable. Egoistement, j’en viens presque à espérer que son état se dégrade nettement. Mais il y a tout à parier que demain ne clarifie rien, que je me retrouve avec un chat affaibli, mais qui mange, boit, va à sa caisse, ronronne et apprécie mes caresses. C’est une situation qui n’a pas de bonne solution.

Alors aujourd’hui je nous offre le luxe de juste vivre ensemble la fin de cette journée, sans trop penser à demain.

Et demain… on verra demain.

Quintus, étapes d’un adieu (2)

Petite Luna: ça fait un an [fr]

Aujourd’hui, ça va faire un an. Un an que quelques minutes de mon inattention t’ont coûté la vie.

Alors je sais, on me l’a répété maintes fois: les accidents arrivent, je ne dois pas culpabiliser, si je ne t’avais pas prise en charge deux mois auparavant tu n’aurais probablement pas été encore en vie à ce moment fatidique. Reste que je me sens responsable, terriblement responsable, et que je me demande régulièrement à quoi ressembleraient nos vies si j’avais fermé cette fichue fenêtre.

Tu étais arrivée dans ma vie le 9 juin, deux mois jour pour jour avant de la quitter.

Une petite crevette d’à peine 2kg, la peau sur les os, les yeux enfoncés dans leurs orbites… craintive, jolie malgré ton état, douce et intelligente.

Je n’avais jamais eu de chat craintif. Ça a été tout un apprentissage. Pas simple de t’approcher, pas simple au début de te faire les injections d’insuline dont tu avais impérativement besoin pour survivre. Quasi impossible de faire des contrôles de glycémie. Mais malgré tout, toi et moi, on y est arrivés. Semaine après semaine, tu as repris du poids, ton poil est devenu moins moche, et tu as pris confiance.

Tu adorais la pâtée a/d – et rapidement, tu t’es mise à adorer l’anti-glouton rose sur lequel je te la servais. Tu aimais jouer avec la canne à pêche “proie de sol”, et tu étais redoutablement efficace. Tu aimais les caresses et roulais ta tête dans la main que je te tendais. Tu comprenais vite ce que je voulais de toi, et tu en profitais pour te défiler ?

Tu n’aimais pas trop aller en hauteur. Grâce à la caméra de surveillance que j’avais installée, j’ai découvert à mon étonnement que la nuit, tu étais montée sur la table pour explorer. Tu miaulais aussi parfois, probablement d’ennui, puisque que t’étais au final bien accoutumée à ton nouveau “chez toi” à l’eclau. Une des raisons, entre autres, qui m’ont décidée à tenter ton déménagement vers mon appartement.

Je t’entends encore roucouler en venant à ma rencontre un matin, récompense des longues et longues heures passées à t’amadouer. Je sens ta petite langue douce qui léchait la pâtée tant convoitée sur mon doigt. Mon pantalon jaune a encore des fils tirés par tes griffes parfois maladroites.

Grâce à toi, j’ai dû sortir de ma zone de confort en matière d’apprivoisement et de medical training. J’ai eu l’immense chance de bénéficier de l’expertise et du coaching de Céline en la matière, et j’en ai appris plus que j’aurais jamais imaginé (il me reste encore bien des choses à apprendre, d’ailleurs… j’ai pu mesurer l’étendue de mon peu de compétence!)

Grâce à toi aussi, j’ai découvert le FreeStyle Libre, et durant cette année plein de chats du groupe DF et leurs maîtres ont pu en bénéficier. C’est devenu tellement courant maintenant, c’est difficile d’imaginer à quel point c’était “expérimental” il y a un peu plus d’un an, quand on s’est lancés.

Ça, c’est des cadeaux très concrets que tu m’as laissés. Mais ce que je retiens surtout de toi, c’est ta douceur, ton joli visage et ton regard intense, ta crainte mais aussi ta détermination à la surmonter quand la motivation était suffisante, ton petit corps osseux qui petit à petit se remplumait sous mes caresses. Ton intelligence, ton plaisir à jouer, ton petit ronron. Le lien qu’on avait créé toi et moi, d’heures en jours et en semaines.

J’imaginais plein d’avenirs pour toi. Tu retournais dans ta famille, peut-être en rémission, peut-être pas. Ou alors, ta famille n’était pas en mesure de te reprendre, et on te trouvait un nouveau foyer où tu serais choyée et heureuse. Et quelques fois, même si c’était loin d’être mon projet initial, je me disais que ce foyer serait peut-être le mien, si tu arrivais à amadouer le vieux Quintus.

On ne saura jamais quelle aurait été ta vie. Coupée court par un bête accident, ces quelques minutes où une vie bascule, alors que tout allait dans la bonne direction pour toi.

Merci d’avoir passé dans ma vie, petite Luna ❤️.

L’album de Luna, photos et vidéos.

Larmes virtuelles [fr]

Aujourd’hui j’ai de nouveau pleuré devant mon écran pour la mort d’un chat que je n’avais jamais rencontré. Je pleure parce que je me projette dans la peine de sa maîtresse effondrée et inconsolable, et aussi parce que je sais que tôt ou tard ce sera mon tour.

J’en ai vu mourir, des chats, depuis deux ans et demi. Dans un groupe de chats diabétiques qui approche maintenant les 900 membres, ça fait beaucoup de chats, tous avec au moins une maladie chronique, et souvent plus, vu que beaucoup des chats du groupe sont des chats seniors, ou des diabétiques difficiles à réguler et dont on découvre par la suite un autre souci de santé.

Dans le groupe Diabète Félin, nous avons une véritable communauté. Il y a des liens forts qui se créent. On se connaît, on se suit, on est inévitablement embarqué dans les espoirs et les désespoirs des uns et des autres. On partage un souci commun, on se serre les coudes, on trouve du soutien auprès d’autres “comme soi” quand on n’a pas la chance d’avoir un entourage qui comprend l’attachement qu’on peut avoir pour un petit animal qui ronronne, ou l’investissement auquel on est prêt pour le soigner et lui offrir une bonne vie.

Mais bon, me direz-vous, tous ces petits chats croisés sur Facebook ne sont que des chats “virtuels”. Je ne les ai jamais vus, jamais caressés, ils n’ont jamais ronronné dans mes bras. Certes. Mais j’ose espérer qu’en 2020, on a compris que le lien pouvait se créer sans présence physique. Le lien avec les humains, que l’on apprend à connaître dans un contexte pas toujours facile, et indirectement, à travers une photo par-ci par-là, une anecdote, et surtout l’amour que leur témoigne leur maître, le lien avec ces chats que l’on n’a jamais rencontrés. Et tout ceci se fait d’autant plus facilement et naturellement qu’on a aussi un chat malade qu’on aime et qu’on soigne.

Ce lien n’est pas le même pour chacun de ces “chats des autres“. Il y a des histoires qui nous touchent particulièrement, des humains avec qui on a des atomes crochus, certains qui sont plus présents, d’autres pas. Chaque chat qui meurt est une perte immense pour son maître ou sa maîtresse, et leur douleur m’atteint toujours. Je me dois pourtant d’essayer de garder un peu de distance, simplement parce que c’est trop dur, autrement. Samedi passé, trois chats sont morts coup sur coup. C’est un exercice difficile, la distance juste. Il m’importe d’être “émotionnellement honnête” dans mes rapports avec les gens, en ligne également. Ça a un coût. Et il m’importe aussi de me ménager suffisamment pour pouvoir continuer à être là, à faire ce que je fais. Donc je m’adonne à cet exercice (le travail d’une vie!), avec plus ou moins de succès suivant les jours.

Certains décès me tourneboulent plus que d’autres, parce qu’au-delà de la douleur visible de celui ou celle qui vient de voir mourir son chat, et qui fait inévitablement écho à la mienne, passée et future, je suis touchée plus personnellement. Souvent, c’est simplement que je connais particulièrement bien le chat en question et son histoire, ou l’humain ou l’humaine qui partage sa vie. Quand on s’implique pour aider quelqu’un, qu’on y met de l’énergie, on s’attache. C’est aussi bête que ça.

Aujourd’hui, je pleure parce que je sais que l’heure de Quintus se rapproche, même s’il s’est miraculeusement stabilisé ces dernières semaines. La profonde peine et la détresse de quelqu’un d’autre est venue réveiller la mienne, dormante et enfouie, pour me rappeler qu’elle m’attend au contour. Je pleure aussi parce que j’y croyais, pour cette minette. J’espérais qu’on allait pouvoir faire quelque chose pour elle. Et enfin, je pleure car je suis triste pour cette femme qui vient de perdre son chat qui comptait tant pour elle, et pour lequel elle a tant fait. Sans la connaître vraiment, je la connais quand même un peu, et je souhaitais du fond du coeur une autre issue pour elle.

Tous nos chats vont mourir. Chaque fois que l’on est témoin de la grande tristesse que cet état de fait amène inexorablement, on a le choix. On peut fuir, on peut se laisser emporter par le désespoir, ou on peut remercier de nos larmes, avec conscience, le petit être qui partage encore notre vie.

Un jour ordinaire de confinement [fr]

Aujourd’hui, j’ai réorganisé mon armoire à épices (j’en ai beaucoup), et j’ai pleuré en écoutant Joan Baez chanter “Hello in There” (une chanson qui m’émeut toujours en temps normal), dédiée à son ami John Prine, chanteur que j’ai découvert via une interview de Terry Gross dans Fresh Air, qui est dans un état critique, victime du Covid-19.

On est tous en deuil, sous une forme ou une autre, même sans avoir perdu personne. On est en deuil de notre normalité, de notre vie d’avant qui ne sera jamais plus, de notre liberté, de notre sécurité physique soudainement compromise, de notre quotidien avec les enfants à l’école et le travail au bureau, des nos rencontres avec nos proches et nos amis, d’un avenir dont on ne sais plus précisément de quoi il sera fait.

L’état de stupeur, le sentiment d’irréalité, le temps qui passe lentement, la perte de conscience du jour qu’on est, le déni à divers degrés, l’incapacité de se concentrer, de bien fonctionner… tout ça c’est du deuil.

Adieu le monde qu’on tenait pour acquis. Adieu aussi, le sentiment de sécurité qu’on avait ici, vivant dans un pays ultra privilégié, de ne pas courir grand risque de choper une saleté de maladie qui pourrait nous terrasser.

J’ai l’impression d’être le jour de la Moisson dans les Hunger Games. On attend tous, plus ou moins tétanisés, de savoir où le couperet va tomber. Chaque semaine qui passe, le bilan s’alourdit, les personnes touchées se rapprochent. La grande majorité, sans gravité, heureusement. Mais pas toutes.

Ça commence à me faire peur. Mon déni commence à fléchir. La réalité rentre, insensiblement. Mais fermement.

Alors j’ai pleuré en pensant à John Prine, à Joan Baez qui chante pour un ami qu’elle risque de perdre, à tous les autres proches ou lointain qui sont touchés ou le seront. Je me recentre sur mon petit canton, ma petite ville, ma petite personne, en espérant très fort qu’on s’en tirera le moins mal possible.

J’essaie de ne pas trop penser au reste du monde, à l’Italie, à l’Inde, parce que juste là c’est trop dur.

Alors je vais aller me promener dans mon voisinage désert, parce que même si “je refuse de me réjouir“, cela ne veut absolument pas dire que je suis incapable de voir et de prendre plaisir au positif.

Et demain, je rangerai mon armoire à thés.

Le ronron du vieux chat [fr]

Dimanche 23h

Je voulais me coucher tôt, parce que demain sonnez clairons à 5h pour aller à Fribourg, après près de 10 jours de maladie.

Mais je ne dors pas, parce que sitôt la lumière éteinte avec Quintus contre moi, j’ai fondu en larmes, parce que bien sûr, si je suis en train d’apprendre tout ce sur quoi je peux mettre la main au sujet du diabète félin, de surveiller sa glycémie comme un aigle, de me demander comment je vais gérer les injections d’insuline à 6h et 18h tous les jours, c’est bien pour ne pas sentir combien je suis triste à la perspective de perdre Quintus.

L’anniversaire de la mort de Tounsi approche à grands pas, et je suis tout sauf sereine face à son absence qui s’éternise.

Aujourd’hui Quintus aurait pu faire une hypo. Il en a peut-être fait une, petite, sans signes cliniques. Hier et samedi soir j’ai veillé pour vérifier qu’il ne descendait pas trop bas, et frémi en voyant les mesures se rapprocher des valeurs préoccupantes. Je l’ai trouvé fatigué aujourd’hui. Hier aussi. Peut-être ce grand huit de la glycémie qu’il nous a fait. Il y aurait de quoi. C’est plus facile d’imaginer qu’un vieux chat va mourir quand il ne fait plus que dormir et semble n’avoir plus d’énergie.

Alors je ne dors pas. Il a fini par quitter mon lit, boire un peu, il m’a fait peine à voir, il a dû s’y reprendre à deux fois pour trouver sa gamelle, puis il est sorti direction le couloir, où est la nourriture. Je l’y ai amené, j’ai sorti l’écuelle de la gamelle à puce, parce que je commence à voir que ça le retient un peu de manger et que la pâtée un peu sèche ne le dérange nullement.

Après avoir bien mangé, il est revenu d’un pas plus assuré, a sauté sur le lit pour s’installer sur l’oreiller.
Et soudain, alors je m’occupe à ne pas dormir ni trop sentir, j’entends ce bruit régulier que j’avais cherché en vain aujourd’hui et une bonne partie d’hier: il me regarde et il ronronne.

Il n’a pas dit son dernier mot.

Vous pouvez suivre le grand huit de la glycémie en temps réel.

Sept mois sans Tounsi [fr]

[en] Grieving Tounsi, 7 months in.

Aujourd’hui je me sens vide plutôt que triste, mais quand je plonge mon regard dans ce vide, je vois qu’il est encore rempli de larmes qui ne veulent pas sortir. Ah, mon petit deuil de chat. A l’échelle des drames de la vie, ça paraît bien mineur. Mais à l’échelle de la peine dans mon coeur, c’est clairement majeur. On ne fait pas de concours de peine. Chacun la sienne ou les siennes, la peine c’est la peine. On doit vivre avec.

Vivre avec l’absence, l’absence irrémédiable. Je n’y pense plus trop, à vrai dire, mais dessous, la peine est là, et je me traine, dans mes jours, mes nuits aussi parfois. Mes semaines et mes mois et mon absence de chat. J’aimerais ne plus avoir de peine. J’aimerais qu’il y ait de la place dans mon coeur pour Erica, mais je vois bien que c’est trop tôt, et ça me fait double peine, du coup. J’aimerais pouvoir penser à mon drôle de chat gris et blanc avec tendresse et sans fondre en larmes, sans vouloir si fort son retour qui n’aura jamais lieu.

Ce qui reste de lui est un tas de cendres dans une petite boîte au pied de mon lit. Le poids de son petit corps doux et chaud au coin de mes pieds dans le lit me manque. Son regard vif et plein d’intention quand il me regardait. Sa manière presque nerveuse de faire sa toilette. Ses bonds à travers le jardin pour répondre à mon appel. Ses postures improbables, son vendre si doux et blanc, ses pattes fines, sa truffe rose qui passait de pastel à fraise tagada. Son intérêt pour tout ce qui se passait autour de lui. Lui, quoi. Tounsi me manque. En sourdine, la plupart du temps.

J’en suis là: au fond, je refuse toujours d’accepter sa mort. Ça viendra, un jour, ce sentiment d’être en paix avec les choses contre lesquelles on ne peut rien. Le temps, les larmes. Mais je suis pressée car j’en ai marre d’avoir mal, et être pressé, ça ne fait pas avancer.

N’en déplaise à certains, je vois le deuil comme quelque chose à travers lequel on avance. On accepte de plus en plus. Et en acceptant plus, la douleur s’atténue. L’absence reste, le manque aussi, et la tristesse, mais la vie reprend. Et là, à force de vouloir m’arracher, j’ai l’impression de m’enliser dans les limbes. A chacun sa façon d’avancer. Et de deuil en deuil, le chemin varie.

A la mort de Tounsi, je croyais savoir où j’allais. J’avais déjà perdu Bagha, ce qui m’avait semblé insurmontable. Et je l’avais surmonté. Mais là, je ne sais pas trop où je suis. Ai-je oublié? Ai-je pris ma peine trop à la légère, alors même que j’essayais de lui donner sa place? Est-ce que simplement, chaque chat, chaque relation, chaque séparation étant unique, il faut à chaque fois se frayer une voie nouvelle vers la sérénité?

Je n’avais pas d’impatience après la mort de Bagha. Je crois, au contraire, que j’avais explicitement décidé de me donner le temps. Le temps d’être bien dans ma vie sans chat, je disais. Je voulais que ça prenne du temps.

Aujourd’hui, c’est moins simple. Il y a mon vieux Quintus, toujours, et Erica qui s’est retrouvée parachutée ici, à un moment que ni elle ni moi n’avons choisi. Ce n’était pas le bon moment, pour plein de raisons, mais c’était le sien. Alors elle est là. Il y a Fripouille, aussi, qui vient en pension pendant les vacances de sa maîtresse.

Ma vie sans Tounsi ne ressemble en rien à ma vie sans Bagha. Je prendrai le temps qu’il faudra pour être triste. Pour accepter, peut-être, un jour, que j’ai dû tenir dans mes bras mon drôle de chat gris et blanc et le regarder mourir.

Je vous raconte encore Tounsi [fr]

[en] More memories of Tounsi.

Tounsi. Chat gris et blanc. Un joli gris très gris, avec des marquages discrets. Un blanc immaculé. Cape sur les épaules: chat blanc depuis devant, chat gris depuis derrière. Triangle blanc sur la hanche, qui m’a permis de l’identifier avec certitude, perché au quatrième sur le balcon d’une dame pavée de bonnes intentions, quelques semaines après son adoption. Une truffe rose, flamme blanche sur le nez, légère asymétrie. Un peu de maquillage.

Sous-poil blanc dans le gris argenté, bien visible en soufflant un peu ou en passant la main. Ou même au détour d’une toilette.

Tounsi, chat à la drôle d’allure. Les yeux ronds et la bouche ouverte, d’abord. Impossible à fermer à cause d’incisives qui se chevauchaient. Retrait de celles du bas, il lui était resté celles du haut, un peu de traviole, les dents du bonheur. Un air toujours un peu surpris et étonné, une expression très humaine qui ne le rendait que plus attachant.

Des côtes larges, de longs membres fins, un poil doux comme la soie, tellement doux. La tête un peu plate, l’arête du nez et le front dans le même alignement. Heureusement il n’a jamais dû porter de lunettes, elles auraient eu du mal à tenir. Les coudes qui sortent pour une drôle de démarche. Une longue queue gracieuse pour un grand chat élancé. Une tendance à l’embonpoint pour cause de rapport un peu frénétique à la nourriture, contrôlée par des croquettes spéciales puis, effet secondaire heureux, ses anxiolytiques. Oui, les anxiolytiques, grand chapitre.

Outre son côté “j’ai peur de rien”, Tounsi était un chat qui marquait. Pas juste dehors, comme Bagha. Dedans. Partout. Tout le temps. Dieu merci, de l’urine en petites quantités, et elle ne sentait pas trop fort. Mais quand même. J’ai passé beaucoup de temps à nettoyer. J’ai utilisé des litres de Feliway. Un jour, alors que je partageais mon désespoir avec les assistantes vétérinaires du cabinet, et que je me demandais si cela valait la peine de changer mes meubles souillés pour qu’il se mette aussitôt à pisser sur les nouveaux, l’une d’elles me recommande de consulter un comportementaliste. Ce que je fais.

Et c’est là que je découvre que Tounsi est dans le genre anxieux/angoissé. Je relis plein de comportements, son état d’alerte constante, à la lumière de ce diagnostic. Je me rends compte que j’avais complètement passé à côté d’un aspect important de la personnalité de mon chat. Ça transforme complètement notre relation. Et entre les médicaments et les changements que j’apporte à son environnement et à mon attitude avec lui, les marquages finissent par cesser complètement.

Tounsi, chat anxieux. Toujours aux aguets. Oreilles rondes sans plumets, toujours sur le qui-vive, radars en mouvement, même lors de la sieste. Tout savoir, tout contrôler. Tout voir. Du coup, Tounsi, chat curieux. Le nez dans le sac de courses, et même dans la salade. Sentir, savoir ce que c’est. L’odorat, tellement important pour un chat.

Tounsi avait l’habitude de gratter à la fenêtre. Un peu nonchalamment, d’une patte, tout en restant tranquillement assis. “Ouvre-moi la fenêtre, que je puisse sentir les nouvelles!” Sortir aussi, parfois, lorsqu’il était à l’eclau. Mais surtout, sentir le monde. Une fenêtre fermée pour un chat, c’est comme un store baissé pour nous. L’odorat est leur premier sens.

Il n’a jamais appris à vraiment demander à sortir. Je devais deviner. Gratter ou miauler à la porte, même attendre devant? Jamais. Par contre, il faisait des allers-retours dans l’appartement. Il marquait, ou faisait mine de marquer. Il grattait à la porte du balcon. J’ai passé beaucoup de temps à demander “Tounsi, tu veux sortir?” en allant à la porte d’entrée.

Comme Bagha, et Quintus, il savait rentrer “tout seul” dans l’immeuble et puis dans l’appart, par la “chatière de fortune” de la porte entrouverte avec la chaîne de sécurité. Dernièrement, il avait aussi pris l’habitude d’aller gratter à la porte de ma voisine du dessus, où il parvenait parfois à s’enfiler pour engouffrer croquettes et pâtée. Elle le ramenait chez moi, ou allait lui ouvrir en bas.

Il était intelligent, très, mais son intelligence ne suivait pas forcément les mêmes chemins que la nôtre. C’était un chat, après tout.

Tounsi: Hope Is Easier Than Grief [en]

[fr]

Une réflexion sur l'espoir et le deuil. Souvent, l'espoir est ce à quoi l'on s'accroche par peur de souffrir. Il vaut mieux faire face à cette souffrance, mais garder de l'espoir dans nos actions. Par exemple, en acceptant qu'un chat malade risque de mourir, mais en faisant tout ce qui est possible pour le sauver. Ou qu'un chat disparu est peut-être mort, tout en étant actif dans nos recherches.

On n'aime pas que les gens soient en peine, on veut leur proposer un remède pour les en sortir. L'espoir semble pouvoir jouer ce rôle. Mais il vaut mieux peut-être simplement les accueillir dans leur peine.

This is what I was thinking, after dropping off Tounsi at the Tierspital, our national animal hospital and veterinary school, at 3am just before New Year’s Eve.

I have noticed that in the face of hardship and pain, many want to offer hope. But I think we need encouragement to grieve, rather than hope. Even though I am pessimistic by nature, I find it easy to hope. It’s something you can cling to to avoid the pain. Depending on the shape it takes, it can even be fodder for denial.

Grief, on the other hand, is hard. It takes courage to dive into the pain. You need to trust that it is the way out, or at least forward.

When I got the preliminary diagnosis for Tounsi, I knew it was very bad. I know there were high chances he was going to die. There was still hope, though. Sometimes it is possible to dissolve the clot, and depending on how far along the underlying heart condition is, the cat can go on to have a few more months or years with decent quality of life.

I could have refused to grieve and hang on to this hope with all my might. This is what people around me wanted me to do. Don’t be sad! Don’t consider him dead already! You have to hope!

Let’s get one thing out of the way: I’m not superstition. I don’t think that hoping or giving up hope per se has any incidence on an outcome. I don’t think telling your friends about a job or flat you’re hoping to get will jinx it. I do accept, however, that our internal state (hope or not) influences our actions, and can in this way have an impact on an outcome.

Understanding this, I did what I think is the most sane thing to do in this kind of situation: separate emotions from actions. Let me explain what I mean by that.

  • Emotions: there was a high chance Tounsi wasn’t going to make it. I knew it. So I grieved, already. Trying to suppress my grief and hold on to the meagre hope he would be OK would have made me extremely anxious. Often, it’s better to face the pain and deal with it than have to deal with the anxiety that comes out of trying desperately to avoid it because you’re scared.
    I cried so much in those two days Tounsi was in the hospital. I stopped on the motorway to cry. I cried at home, along with Quintus. I cried when I visited Tounsi, and when I got news that there was no real improvement. All this crying helped bring some acceptance to the very serious situation Tounsi was in.
  • Actions: there was a hope that Tounsi could beat the clot, with the help of the medications he was getting. This chance was not so small that it was not worth putting him through the discomfort he was in. So when it came to my actions and decisions about him, I bet on hope. I could have put him down immediately, and we discussed this with the vet. As his pain was under control, we decided it was worth it (and ethical) to give him a chance. To hope.
    And when the situation changed (another clot to the kidneys that sent him into kidney failure), I was more capable of accepting it, because I’d been processing my grief in parallel, and making the decision to end his suffering, although it ripped my heart out. I did not find myself in the situation I have seen some cat owners, where the decision to end the cat’s life is the obvious one, because there is no hope left, but they just can’t let go, because they are unprepared.

A parallel “cat situation” is when a cat is missing. Emotionally, it is important to process fears that something bad has happened to the cat. These fears may be rational or not, it doesn’t matter: they are there. They are the fears of pain and loss and grief, and the earlier one faces them, I think, the better off one is.

It doesn’t mean that one should consider one’s cat dead as soon as it doesn’t show up one evening. But if a missing cat puts one in an immediate panic, as it used to do to me, it might be worse facing the fact that pretty much whatever happens, we’re at some point going to have to deal with the cat’s death. I remember the time when I couldn’t even entertain this idea.

Cats are there so we can love them, and they die so we can grieve them.

When it comes to actions, however, one must hope that the cat is not dead: call the shelters, the vets, put up flyers, talk to neighbours, call, search, ask people to open garages and cellars. Even if the place one is emotionally is facing the possibility the cat is dead.

I think loving a pet can teach us a lot about grief and loss, if we’re willing to listen.

So, next time you see somebody who seems to have abandoned hope – maybe they don’t need to be encouraged to hope more, but supported in their grief, so that they can free their actions from the weight of fear.

Je vais vous raconter Tounsi… [fr]

[en] The beginnings of my story with Tounsi.

Je veux vous raconter Tounsi. Ça fait des jours que je veux le faire, mais que je recule, parce que je sais que ça va être dur. Deux semaines, et j’ai encore tellement mal. Je me sens bien plus perdue que ce à quoi je m’attendais.

Tounsi 1

Alors je vais vous raconter Tounsi, sans trop savoir par où commencer, parce que je l’aimais, et parce qu’il était spécial — pas juste pour moi.

Tounsi, chat de refuge. Voici la première photo que j’ai vue de lui. A tout dire, j’avais surtout craqué sur Safran, mais je voulais deux chats qui s’entendaient bien, et ceux-ci étaient cul et chemise. Tounsi était au refuge depuis un an. Trouvé du côté de Meyrin, m’avait-on dit. Puce d’identification tunisienne, mais sans adresse valable.

Un passé un peu mystérieux, donc. Est-il né chat des rues en Tunisie? Voyageait-il avec ses premiers maîtres? Avait-il été ramené par des voyageurs? En tous cas, il ne m’a pas fallu très long pour imaginer comment il avait pu “se perdre”. Dès ses premières sorties, d’ailleurs, j’ai compris que ce n’était pas un chat comme les autres: la première fois qu’il a mis le nez dehors, il a foncé tout droit à travers le jardin, queue en l’air, pour explorer son nouveau territoire. Et quelques minutes plus tard, grands miaulements d’appel “tu es où? tu es où?” pour me retrouver. Droit devant lui, toujours. “Oh, un bruit étrange! allons voir! oh, c’est la tondeuse à gazon!”

Tounsi in December 3

Il buvait dans les WC, comme Bagha. Ouvrait le frigo, comme lui aussi. Dormait vautré sur le canapé, idem. Mais alors que Bagha était un vieux chat à sa mort, Tounsi était un jeune plein d’énergie: faire déguiller les plantes, attaquer mes pieds à 7h30 pétantes, course-poursuites avec Safran… Et manger, manger, manger. J’ai aussi vite compris pourquoi il était un peu ventru, le Touns’. C’était une obsession.

Et alors que Bagha était bien éduqué, et que malgré son âme de voleur il pouvait me regarder manger un steak sur la même table sans y toucher, Tounsi, lui… ben disons qu’il n’avait pas beaucoup d’inhibitions. Je me souviens de mes premières tentatives pour le faire descendre de la table. D’abord en disant “non!” ou “descends!” sur le ton que j’utilisais avec Bagha. Zéro réaction. Mais alors, zéro. Frapper des mains, non plus. Il me regardait: “qu’est-ce que tu veux?”

Looking forward to the great outdoors

J’avais passé aux grands moyens, le pousser pour le faire descendre. Bagha, je le guidais d’une caresse, d’un effleurement. Tounsi, le bougre, il résistait! “Mais pourquoi tu me pousses, tu vois pas que je veux être sur la table? C’est bien ici!”

J’ai fini par trouver ce côté de Tounsi extrêmement attachant. Le côté un peu innocent, qui sans malice aucune veut faire ce qu’il veut faire. Curieux, intéressé. Et pas timide du tout. “Oh, les courses, montre-moi ce que tu as acheté!” ou bien “Mais moi aussi je veux un morceau de jambon!”

L'eau, ça coule et ça mouille!

Avec Tounsi et Safran, c’était la première fois que j’adoptais des chats au passé inconnu. Ils avaient des habitudes que je ne connaissais pas, ou savaient faire des choses que je n’imaginais pas.

Tounsi, par exemple, savait faire sa crotte dans la cuvette des WC. J’ai fini, par élimination et recoupements, par avoir la certitude que c’était lui. Pas souvent, hein, peut-être une demi-douzaine de fois en cinq ans. Je vous dis pas ma tête la première fois que je me suis retrouvée face à cette grosse crotte au fond de la cuvette des WC. Un vrai moment “quatrième dimension”! (Et après, en le voyant faire de l’équilibrisme sur le rebord de sa caisse, on comprend mieux.)

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Curieuse de son passé que j’imaginais voyageur, entre sa puce tunisienne, sa tendance à suivre les gens (surtout moi) dehors, et sa visible aisance avec les environnements nouveaux, j’avais fait l’expérience un jour de mettre un harnais à Tounsi. Il n’a pas bronché et a continué à vaquer à ses occupations comme de rien. Si vous avez déjà essayé de mettre un harnais à un chat, vous comprenez que c’est assez parlant! A plus forte raison pour un chat qui faisait l’anguille dès qu’on essayait de le contraindre un peu pour l’examiner…

Plus je m’attachais à Tounsi, et plus cette année passée au refuge me brisait le coeur. Un an, avant que quelqu’un ne l’adopte! C’est vrai que de premier abord, Tounsi ne semblait pas trop intéressé par les gens. Il m’avait d’ailleurs royalement ignorée lors de notre première rencontre, préférant courir vers Safran pour une petite partie de judo. Comme quoi, il ne faut pas se fier aux premières apparences. Il avait un peu de poids en trop, et, j’ai assez vite remarqué, une bouche qu’il ne fermait jamais.

Après la mort de Safran, on lui avait fait une narcose pour un contrôle sanguin. J’en avais profité pour demander à la vétérinaire de regarder cette histoire de bouche qui ne fermait pas: ses incisives se chevauchaient et bloquaient la fermeture complète de la mâchoire! On avait donc ôté celles du bas, et après ça, c’était devenu possible pour lui de fermer la bouche. Les habitudes ont la vie dure, toutefois, et il l’avait quand même souvent partiellement ouverte.

Quintus Arriving in Switzerland 14

Je ne pense pas qu’il ait été malheureux au refuge — il était libre de ses déplacements, d’après ce que j’ai compris. Un “chat d’extérieur”. Je n’ai jamais vraiment demandé pourquoi, mais connaissant le gaillard, je pense que ça ne devait pas être facile de le garder dedans, et comme il revenait… Mais ça me fait quand même mal au coeur qu’un gentil chat comme ça ait dû attendre aussi longtemps avant d’être adopté. Et il y en a tant d’autres dans nos refuges.

Troupeau de chats 3

Voilà donc le début de notre histoire, à Tounsi et moi. La suite suivra… quand elle viendra!

A la fois plus et moins qu’une semaine [fr]

[en] A week. More if you look at when I dropped Tounsi off at the Tierspital and understood how bad things were. A few hours less, if you look at his last breath in my arms. The unending flow of tears has given way to a heavy stone in my chest which slows me down, and breaks my heart in two when I look at my darling Quintus. I will write about how special Tounsi was to me, as I did for Bagha. But another day, when I have more words left.

Mon Tounsi… Une semaine. Un clin d’oeil, une éternité. Je suis perdue dans le temps sans toi. Tes entrées et sorties, tes allées et venues, tes expéditions gastronomiques: tout ça rythmait nos journées, à Quintus et moi.

Absence

Mon Tou-touns’ que je n’appellerai plus jamais, pour le voir arriver en trottinant, les coudes un peu à l’extérieur, la bouche rose en sourire. Tounsi qui m’appelait, parfois, dehors, quand je ne l’avais pas vu et que lui se sentait un petit peu perdu. Attends-moi! J’arrive! Je répondais, il arrivait en bondissant à travers les buissons.

Aujourd’hui était un jour de peu de larmes. Un jour presque normal, si je fais abstraction du gros caillou au fond de mon coeur, qui me ralentit parfois tant que je m’arrête, qui m’empêche de voir ne serait-ce que jusqu’à demain, qui me prive d’une partie de ma tête. C’est le caillou de la révolte, celui que je pourrais lancer pour briser les fenêtres de l’injustice, l’injustice de cette mort “trop tôt”, de la maladie qui ne laisse pas de chance, de ce diagnostic à côté duquel on a passé mais qui n’aurait probablement finalement rien changé, ou si, ou pas, mais qu’importe, car Tounsi est mort et rien ne le ramènera.

Sad Steph and Quintus

C’est le caillou de la peine qu’il me peine d’admettre, quand je regarde mon vieux Quintus, qui est encore là, lui, alors que Tounsi ne l’est plus. Le contraire n’aurait sans doute pas été moins douloureux (j’ai encore au ventre mon désespoir quand j’ai cru perdre Quintus), mais aurait au moins donné la consolation d’être dans l’ordre des choses. Voir partir Tounsi avant Quintus, c’est très dur à accepter.

Avec ces jours de moins de larmes à travers lesquels je traine mon coeur et mon caillou, Tounsi me manque. Le choc s’atténue, la séparation se fait plus sentir. La douceur extraordinaire de sa fourrure. Sa bouche un peu ouverte alors qu’il dormait. Ses petits bruits, gémissements ou proto-ronronnements, quand on le caressait. Le petit spasme de sa patte quand la main passait sur son épaule. Son regard rond de billes aux aguets, son adorable truffe rose, qui pouvait passer de pastel à fraise tagada suivant son état. Sa queue longue et élégante, souvent dressée au ciel durant ses déplacements, sagement rangée entre ses pattes arrières durant la sieste, ou enroulée en colimaçon tout serré sur une cuisse. Queue expressive, dont le bout s’agitait facilement, à la différence de celle de Bagha ou de Quintus, se contentant de battre les grands tempos.

Tounsi attitude

Tounsi était un chat spécial, particulier, même, a dit une fois sa vétérinaire. Pas tout à fait aussi par-ti-cu-lier que Zad, mais pas mal dans son genre quand même. Ma peine me dit que jamais je ne croiserai de chat aussi extraordinaire. Ce sentiment, je le connais. Il m’a habitée très fortement après la mort de Bagha. Et pourtant Tounsi a croisé mon chemin. Est-ce que je collectionne les chats extra-ordinaires, ou est-ce donc une caractéristique qui vient habiller tout chat récemment décédé? Avec l’absence, c’est l’irremplaçable, l’individualité, ce qui rend ce chat différent, qui ressort. Différent en tant que chat, différent dans sa relation avec moi.

Alors je vais vous raconter Tounsi. Et vous raconter notre histoire, parce que c’est un peu dur de faire l’un sans l’autre. Mais ce sera pour un autre jour, parce qu’aujourd’hui je crois que j’ai utilisé tous mes mots.