Langage: fiction, histoire, temps [en]

Avant que vous vous lanciez avec courage dans le paragraphe ci-dessous, quelques mots de commentaire.

Ricœur fait remarquer la division entre œuvres ayant prétention à  la vérité et œuvres de fiction. Je crois que c’est une distinction très importante. On peut flirter avec les limites, certes, mais lorsqu’un genre tente de se faire passer pour l’autre (c’est en général dans le sens fiction -> histoire), il y a malhonnêteté. C’est entre autres ceci qui m’a fait réagir comme je l’ai fait à  l’affaire Kaycee Nicole.

Sous cette fracture entre histoire et fiction, il y a cependant une unité sous-jacente: le caractère temporel de l’expérience humaine que l’on peut raconter. Cela semblerait bien confirmer une remarque que je faisais cet été en Inde, concernant le fait que l’on raconte facilement ses mésaventures, mais plus difficilement ses moments de bonheur – justement parce que les premières s’inscrivent dans le temps et font une bonne matière à  récit.

[…]Au cours du développement des cultures dont nous sommes héritiers, l’acte de raconter n’a cessé de se ramifier dans des genres littéraires de plus en plus spécifiés. Cette fragmentation pose aux philosophes un problème majeur, en raison de la dichotomie majeure qui partage le champ narratif et qui oppose massivement, d’une part, les récits qui ont une prétention à  la vérité comparable à  celle des discours descriptifs à  l’œuvre dans les sciences — disons l’histoire et les genres littéraires connexes de la biographie et de l’autobiographie — et, d’autre part, les récits de fiction, tels que l’épopée, le drame, la nouvelle, le roman, pour ne rien dire des modes narratifs qui emploient un autre médium que le langage: le film par exemple, éventuellement la peinture et d’autres arts plastiques. A l’encontre de ce morcellement sans fin, je fais l’hypothèse qu’il existe une unité fonctionnelle entre les multiples modes et genres narratifs. Mon hypothèse de base est à  cet égard la suivante: le caractère commun de l’expérience humaine, qui est marqué, articulé, clarifié par l’acte de raconter sous toutes ses formes, c’est son caractère temporel. Tout ce qu’on raconte arrive dans le temps, prend du temps, se déroule temporellement; et ce qui se déroule dans le temps peut être raconté. Peut-être même tout processus temporel n’est-il reconnu comme tel que dans la mesure où il est racontable d’une manière ou d’une autre. […] En traitant la qualité temporelle de l’expérience comme référent commun de l’histoire et de la fiction, je constitue en problème unique fiction, histoire et temps.

Paul Ricœur, Du texte à  l’action (De l’interprétation)
[je souligne]

La folle du 15 (suite) [fr]

Suite à l’épisode précédent, j’ai reçu une réponse de la gérance:

Nous nous référons à votre courrier du 19 janvier 2002 dont le contenu a retenu toute notre attention.

Nous portons à votre connaissance que votre plainte, pour être valable juridiquement doit être signée par plusieurs locataires de l’immeuble que vous occupez et sommes au regret de vous informer que nous ne pouvons pas intervenir.

Au vu de ce qui précède, nous vous conseillons de déposer une plainte pénale auprès du Juge.

[Salutations d’usage]

J’ai immédiatement appelé la gérance pour leur expliquer que je voyais mal les autres locataires de l’immeuble signer une plainte concernant des coups de fil que je recevais et qui menaçaient mon chat. J’ai aussi expliqué que mon but n’était pas de faire mettre cette dame hors de son appartement, mais qu’elle cesse de m’importuner.

Rien à faire. Je me suis heurtée à un vieux disque rayé – dont la voix paraissait pourtant jeune.

La police m’a confirmé qu’une plainte pénale n’avait pas beaucoup de chances d’aboutir. La fréquence des coups de fil n’est pas assez élevée pour légitimer une plainte pour harcèlement, et des menaces contre un chat n’ont semble-t-il rien d’illégal. Sans compter que cela me semble un peu dramatique de me lancer dans une histoire de plaintes pénales et de juges… N’y a-t-il pas de solution un peu plus “light”? *soupir*

Inévitablement, la première réaction à mon histoire est “essayez de garder votre chat dedans”. Ça me ferait bien rire si je n’étais pas inquiète.

Prochaine étape: lettre au Juge d’instruction exposant la situation et demandant son conseil. Copie à la gérance (avec quelques précisions concernant leur réponse un peu ridicule, et une demande de séance de conciliation). Eventuelle copie à la dame en question.

Autres suggestions?

Non, je ne veux pas déménager. Ni garder mon chat dedans toute la journée.

Epicureanism [en]

Here is a brief summary of the Epicurean philosophical system (adapted from Long & Sedley, The Hellenistic philosophers).

Epicureanism is divided into physics, epistemology (ie, theory of knowledge) and ethics.

As far as physics are concerned, everything which has independent existence is composed of atoms and void. Our world (and the others out there) is the accidental product of atomic collisions – there is no purpose to it, no creator or controlling deity. The soul is also an atomic conglomerate and perishes with the body.

Cognitive certainty is attainable through a combination of the senses and a set of natural conceptions and intuitions, from which we can infer the hidden nature of things (with varying degree of certainty).

We are capable of structuring our lives autonomously in acordance with the one natural good, pleasure. The pleasantness of life is maximized by eliminating fears of the unknown, recognizing the utility of mutual benefits and non-aggression, as well as mapping out the natural limits of pleasure, any attempt to exceed which is counterproductive (note here the contrast to the meaning we tend to give to “epicurean” nowadays).

The tranquillity of Epicurean enlightenment, complemented by a few simple enjoyments and underpinned by friendship with others of the same persuasion, can emulate even the paradigmatic bliss of the divinities we worship.

Hellenistic Philosophers [en]

As my English-speaking readers probably want challenging intellectual posts too, here is a brief little introduction to Hellenistic philosophy. More to follow, if you’re lucky (and if I have the patience – the fact this is part of my exam subject might give me some, though).

Hellenistic philosophers mainly include the Sceptics (Pyrrho in particular), the Epicureans (Epicurus), and the Stoics (Zeno, Chrysippus). The Hellenistic period spans approximately 231-29 BC, which means these guys come after Plato and Aristotle – but before Christianity.

During this period, the inhabited world seems unified under Greek culture. For the citizen of Athens, the world has become large, unstable, and abrupt changes like wars and social revolution are a looming threat. Life has changed a lot: the City’s rule is not in the hands of the citizens anymore (who only occupy administrative positions) – they feel more like the victims of political life.

One could say the common concern of philosophers during this period is the question of man’s happiness. Let’s have a closer look to some common streaks of these different philosophies:

  • diagnosis: they are living in a world of trouble and anguish
  • the aim of philosophy is to be a practical therapy
  • happiness is defined as the absence of trouble (a negative term in greek: apatheia, ataraxia)
  • the only remedy for the troubled man is philosophy (reason and rational thought)
  • help man on the path to autonomy (excluding the outside world as a possible source of happiness)
  • trust in human reason

Philosophy as a therapy for the soul.

Langage: explication et compréhension [en]

Ne vous en faites pas si c’est un peu obscur, toute cette linguistique. La crise passera, n’ayez crainte.

Une position purement dichotomique du problème consisterait à  dire qu’il n’y a pas de rapport entre une analyse structurale du texte et une compréhension qui resterait fidèle à  la tradition herméneutique romantique. Pour les analystes, partisans d’une explication sans compréhension, le texte serait une machine au fonctionnement purement interne auquel il ne faudrait poser aucune question — réputée psychologisante —, ni en amont du côté de l’intention de l’auteur, ni en aval du côté de la réception par un auditoire, ni même dans l’épaisseur du texte du côté d’un sens, ou d’un message distinct de la forme même, c’est-à -dire de l’entrecroisement des codes mis en œuvre par le texte. Pour les herméneutes romantiques, en revanche, l’analyse structurale procéderait d’une objectivation étrangère au message du texte inséparable lui-même de l’intention de son auteur: comprendre serait établir entre l’âme du lecteur et celle de l’auteur une communication, voire une communion, semblable à  celle qui s’établit dans un dialogue face à  face.

Ainsi, d’une part, au nom de l’objectivité du texte, tout rapport subjectif et intersubjectif serait éliminé par l’explication; d’autre part, au nom de la subjectivité de l’appropriation du message toute analyse objectivante serait déclarée étrangère à  la compréhension.

Paul Ricœur, Du texte à  l’action (Expliquer et comprendre)

Langage: interprétation [en]

Je continue de vous faire profiter de ma lecture de Ricœur: explication du texte par sa dynamique interne, interprétation en le replaçant dans son contexte de production.

Repartons de notre analyse du texte et du statut autonome que nous lui avons reconnu par rapport à  la parole et à  l’échange de paroles. Ce que nous avons appelé l’occultation du monde ambiant par le quasi-monde des textes engendre deux possibilités. Nous pouvons, en tant que lecteur, rester dans le suspens du texte, le traiter comme texte sans monde et sans auteur; alors nous l’expliquons par ses rapports internes, par sa structure. Ou bien nous pouvons lever le suspens du texte, achever le texte en paroles, le restituant à  la communication vivante; alors nous l’interprétons. Ces deux possibilités appartiennent toutes les deux à  la lecture et la lecture est la dialectique de ces deux attitudes.

Paul Ricœur, Du texte à  l’action (Qu’est-ce qu’un texte?)

Langage: polysémie [en]

Lorsque je parle, je réalise seulement une partie du potentiel signifié; le reste est oblitéré par la signification totale de la phrase, qui opère comme unité de parole. Mais le reste des virtualités sémantiques n’est pas annulé, il flotte autour des mots, comme une possibilité non complètement abolie; le contexte joue donc le rôle de filtre; lorsqu’une seule dimension du sens passe par un jeu d’affinités et de renforcements entre toutes les dimensions analogues des autres termes lexicaux, un effet de sens est créé, qui peut atteindre à  l’univocité parfaite, comme dans les langues techniques; c’est ainsi que nous faisons des phrases univoques avec des mots multivoques grâce à  cette action de tri ou de crible du contexte; mais il arrive que la phrase soit ainsi faite qu’elle ne réussisse pas à  réduire à  un usage monosémique le potentiel de sens, mais qu’elle maintienne ou même crée la concurrence entre plusieurs lieux de signification; par divers procédés, le discours peut réaliser l’ambiguïté qui apparaît ainsi comme la combinaison d’un fait de lexique: la polysémie, et d’un fait de contexte: la permission laissée à  plusieurs valeurs distinctes ou même opposées du même nom de se réaliser dans la même séquence.

Paul Ricœur, Le problème du double-sens (in Le conflit des interprétations)

Voilà  ce que j’aime dans la langue: la polysémie. Cela fait longtemps que je frôle Ricœur à  l’université, surtout dans mes cours de linguistique française. J’ai la chance de l’approcher d’un peu plus près pour mes derniers examens de philo – alors je vous en fais un peu profiter.

Meme [en]

At the bottom of the sidebar, you’ll find a list of the latest referrers to this site. As I didn’t want the nasty little table it puts the results in by default, I modified the stylesheet.

I’ve played about with blogdex a bit (I’ve added a link to that on the right too). I had fun with the social network explorer (even though it doesn’t work for my site – I suspect the server was down last time it was crawled). See for example:

Get the idea? Have fun! And if your weblog isn’t indexed by blogdex yet, send them a note

La folle du 15 [fr]

Je vous ai déjà parlé d’elle ici, ici, , et encore .

Durant la dernière année, elle a continué à me laisser régulièrement des messages sur mon répondeur – que je me suis fait une joie d’ignorer.

J’ai décidé d’écouter celui qu’elle m’a laissé ce soir. La dernière fois, il y a quelques semaines, j’avais décidé que si elle récidivait j’allais agir. Il fallait donc que je sache ce qu’elle me racontait. Je le retranscris ici, espérant que cela vous amusera (consternera?) autant que moi.

Comme j’ai des scrupules concernant le lavage de linge sale sur le web, je vous fais grâce du nom de la dame (et de sa voix inimitable).

C’est G. K. Cette fois j’en ai par-dessus la tête, je ne suis pas la seule d’ailleurs, mais je suis la seule à oser vous le dire.

Votre chat était sur mon paillasson à hurler à la mort. Je l’ai mis dehors, il est bientôt sept heures (il est six heures vingt), il fait froid, alors vous allez vous occuper de votre chat, parce qu’encore une fois comme ça et je vous garantis que votre chat, vous ne le trouvez plus!

Des menaces? Demain matin, j’appelle la gérance.

Si vous êtes tentés de me dire que je prends les choses trop à coeur et qu’il faut dédramatiser, merci de vous en abstenir.