Un an de Juju [en]

Le 3 février 2025, je rentre du judo et je descends récupérer Oscar à l’eclau. Il aime rester installé sur la plate-forme devant la chatière condamnée: bonne vue sur le jardin, et effluves de l’extérieur.

En arrivant, je suis surprise par un matou gris et blanc de l’autre côté de la vitre. Je le surprends aussi. Il a pas l’air commode: oreilles aplaties, balafré, bajoues de compét’ – et il souffle. “Toi, t’es pas castré, ça c’est sûr!”

J’ai le réflexe de prendre une photo, je récupère Oscar, je laisse quelques croquettes de l’autre côté de la chatière et je braque la caméra de surveillance dessus. Le lendemain, je verrai qu’il a mangé les croquettes.

Les chats errants n’ont pas une belle vie, contrairement à ce que voudrait faire croire le mythe populaire de la liberté et de “la nature“. Les bonnes âmes qui mettent une gamelle dehors ont bonne conscience et sont tout attendries, mais la réalité est une vie de bagarres, de dangers, de kilomètres parcourus poussés par leurs hormones, un risque de maladies plus élevé et évidemment, pas de soins médicaux. Non, il n’y a pas de soins médicaux dans la nature, c’est vrai, et le résultat c’est de la souffrance, encore de la souffrance, des vies qui se terminent misérablement dans les buissons, oui, dans la souffrance.

Il y a quelques années, j’avais tenter d’attirer un des matous errants du quartier, les oreilles déformées par la gale, le pas boiteux vu son âge avançant, pour le castrer. J’ai échoué. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Sans doute mort dans un coin.

Donc quand j’ai vu Juju, j’ai passé à l’action. Quand j’ai vu qu’il revenait, j’ai lancé l’opération “rendez-vous croquettes sur le rebord de la fenêtre”.

J’ai vérifié s’il était pucé, j’ai mis des affiches dans le quartier, j’ai mis des annonces sur internet. J’ai vu que je pouvais le toucher, même s’il avait peur. Une voisine aussi. J’ai préparer le terrain pour qu’on puisse le castrer quand je l’attrapais – vétérinaire, WCs aménagés pour pouvoir l’y enfermer quelques heures le cas échéant. Quand tout était prêt, j’ai attendu que l’opportunité se présente.

Elle s’est présentée le mercredi 26 février 2025, vers midi et demie. Dire que ça s’est bien passé serait mentir. J’ai pu le saisir mais au moment de l’approcher de la cage de transport, il a commencé à se débattre comme un beau diable. Je ne sais pas combien de temps ça a duré, mais j’ai tenu bon et lui aussi. La fenêtre était ouverte, je savais que si je le lâchais, il y avait toutes les chances que l’opportunité ne se représente plus. Lui luttait pour sa vie. A un moment il a failli m’échapper et je l’ai rattrapé par une patte. Il m’a mordue. J’ai réussi à fermer la fenêtre avec le pied et je l’ai laissé filer dans l’espace coworking.

Par chance, il s’était planqué quelque part d’accessible et était plus paralysé de peur que bête sauvage. Après avoir pansé mes doigts, je l’ai attrapé et mis dans les WC. La suite a été moins aventureuse: un peu d’aide pour le choper avec une couverture et mettre le tout dans la grosse grosse cage de transport que j’avais achetée pour les trajets Lausanne-chalet avec Oscar, direction véto, récupération, convalescence, apprivoisement.

Je n’avais pas prévu de le garder. Mon projet était de le remettre dehors, avec abri et gamelle à puce (j’en avais profité pour le faire pucer). J’avais prévu de le relâcher. Une personne de l’immeuble était peut-être intéressée à tenter de l’adopter. On ferait les choses en douceur.

Mais vu comment s’était passée sa capture, je me suis dit qu’il valait mieux le garder quelques jours dedans avant de le laisser filer. Pas dit qu’il revienne, après avoir eu la peur de sa vie. En plus, c’était quand même mieux pour lui après l’intervention.

On me demande régulièrement pourquoi “Julius”. Avant sa capture, j’avais vaguement réfléchi à un nom temporaire pour lui. Oscar était mon premier chat à avoir un “nom d’humain”, et ça m’a un peu inspirée. Je voulais un nom qui colle pour un matou barreur et un peu patibulaire. Victor? Julius? Je n’y ai pas beaucoup pensé, je ne cherchais pas vraiment de nom, j’avais juste pris quelques secondes pour envisager des possibilités, puis je n’y ai plus repensé. En le récupérant chez le vétérinaire, l’assistante me demande “quel nom mettre sur le dossier”. Je suis prise de court, je me souviens de “Julius”, je me dis “bah, s’il est sympa on pourra dire Juju”. Autant vous dire que “Julius” est inusité, même ça reste son “vrai nom”.

Mon projet initial de le remettre dehors a été mis au rebut dès le premier soir. Juju était terré au fond de sa cage de transport, n’en était pas sorti. J’ai tenté une caresse. Sous ma main, j’ai vu se fermer ses yeux, sa posture se détendre, et sa tête se poser. J’ai gratté un peu sous le cou, et il a tendu le menton pour en profiter. Cet instant-là, j’ai décidé que je n’allais pas prendre le risque de le remettre dehors, et qu’il valait la peine de tenter de le resocialiser pour adoption. Surtout que j’avais quelqu’un sur les rangs. Je me suis dit qu’un chat qui se détendait sous les caresses d’une main inconnue après la journée qu’il avait eue, il avait du potentiel.

La tentative d’adoption n’a pas fonctionné. Juju est un nocturne — et aussi, ce que je n’avais pas réalisé à l’époque, il y avait certainement une minette en chaleur dehors, ce qui expliquait les bagarres terribles qui avaient déchiré nos nuits de février, et simplement, la présence de Juju, qui normalement ne venait pas par ici. Le jour, il restait planqué, craintif, prudent. La nuit, l’appel de l’extérieur et probablement des hormones l’amenait à miauler, miauler, miauler, miauler. De plus, après des années d’errance, il y avait quand même pas mal à reconstruire pour qu’il surmonte sa crainte de l’humain. C’est un gros investissement et mine de rien, ça nécessite des compétences en matière de comportement qui ne sont pas toujours simples à acquérir sur le tas.

Je l’ai récupéré, en bas dans ma salle de réunion, ou au moins, s’il passait la nuit à miauler, même si ce n’était pas rigolo pour lui, il n’empêchait personne de dormir.

Je ne prévoyais pas de le garder. J’avais Oscar, et j’avais décidé que tant qu’Oscar était là, je ne prendrais pas de deuxième chat. J’avais aussi décidé qu’après Oscar, je m’octroierais une “pause chat“, après avoir enchaîné des années de soins pour deux très vieux chats. J’ai donc commencé à réfléchir au profil de la maison d’accueil ou de l’adoptant qu’il lui faudrait. Et je suis arrivée à la conclusion, dans un contexte où choisir l’option la moins lourde pour moi était un critère important, que partir du principe que je gardais Juju serait paradoxalement beaucoup plus simple à gérer que de lui chercher un foyer à la hauteur de ses besoins.

Cette décision prise et sa garde organisée, je suis partie au chalet le 17 mars avec Oscar pour profiter de mes vacances tant attendues, les premières depuis bien trop longtemps… Mais ça, c’est une autre histoire 😅!

Juju s’est super bien bien adapté. C’est un chat super câlin, super tolérant, qui aime les caresses et les genoux. Il ronronne bien. Il est plutôt bonne pâte. Il me fait penser à Quintus, côté tempérament. Un peu plus craintif. Mais il apprend à faire confiance si on prend le temps de lui montrer qu’il n’a rien à craindre. Ses oreilles aplaties, c’est leur position naturelle. Elles doivent avoir été implantées bizarrement. Comme dit une copine “il est en mode avion”. Elle l’a aussi surnommé “le chavion”.

Il continue à courir le quartier chaque nuit, parfois jusqu’à Prilly Centre et même en-dessous, parfois juste autour du pâté d’immeubles. Son tracker m’a montré que son coeur de territoire n’était certainement pas ici, mais plus au sud. Avec le temps, il va moins par là-bas, et reste plus proche d’ici. Il n’aime pas les trajets en voiture, pas du tout. Il est plutôt chill avec les autres chats, pas dans le genre “je suis le roi” comme Oscar (qui le poursuit sans merci quand il en a l’occasion… Juju a appris qu’il suffisait de s’éloigner un peu vu la vitesse de déplacement de papy), mais si on vient le chercher dans son espace vital, il le défendra. J’ai déjà perdu le compte des abcès et mises sous antibios.

Seule ombre au tableau: il s’est bien enrobé. C’est un euphémisme. J’ai honte, vraiment. Comme dit sa véto “au moins vous êtes pas dans le déni, c’est déjà ça!” Comme je n’ai pas envie d’avoir un nouveau chat diabétique tout de suite (et aussi parce que le diabète n’est pas la seule menace qui pèse sur le chat obèse), on va prendre ça en main plus sérieusement. Il a déjà des croquettes Metabolic, mais cela ne semble pas tout à fait suffisant. Pour marquer le coup, ce matin je lui ai appris à monter sur la balance (merci les Churu).

Allez Juju: bon attrapiversaire!