Lausanne, 4 mai 2003
Le judo peut être une excellente occasion pour augmenter sa conscience de soi. Lorsque l’on est débutant (et même plus avancé) on fait des tas de choses avec notre corps sans nous en rendre compte. Si l’on se trouve face à un bon pratiquant, on tombe.
Notre partenaire va prendre avantage de ces habitudes, de ces « fautes » que l’on fait sans en avoir conscience : un pied qui traîne au mauvais endroit, une position mal enracinée ou déséquilibrée et nous voilà par terre. Au début, on ne comprend pas grand-chose. On chute, on chute, et on chute encore. On ne sait pas vraiment pourquoi, mais on se retrouve sur le tapis. Et puis un jour, on se rend compte une fraction de seconde avant de décoller du sol que la chute est inévitable.
Avec le temps, la fraction de seconde s’allonge, et on finit par connaître cette phase (source de frustration extrême) où l’on voit l’autre rentrer la technique du début à la fin (parfois même avant le début !), sans pouvoir toutefois l’en empêcher. L’aventure se solde encore une fois par une chute splendide à faire pâlir d’envie tous les spectateurs présents. À force de répétition, on commence à voir de plus en plus clair, et un jour peut-être, on commence à voir ce que l’on faisait depuis le début et qui permettait à l’autre de rentrer cette technique précise. Peut-être qu’on serrait les pieds. Peut-être qu’on les croisait. Peut-être que l’on se déplaçait de nous-même dans le dos de l’autre.
Commence l’étape suivante : j’ai compris ce que je fais qui lui permet de rentrer cette technique et me projeter. Je sais que je veux éviter de le faire. Mais je ne fais pas exprès. Jusqu’à très récemment, je ne savais d’ailleurs même pas que je le faisais ! Petit à petit, maintenant que la conscience est là , on va pouvoir apprendre à faire différemment. À force de vigilance, on va parvenir à changer notre habitude de placement ou de déplacement, et l’autre ne pourra plus nous projeter… sur cette technique.
Dans le dojo, ce processus est visible concrètement, à un niveau physique. Mais le processus reste valable à l’extérieur du dojo, dans la vie en général. On a des habitudes, des réflexes. Il y a des quantités de choses que l’on fait ou que l’on sent de façon « automatique ». La plupart de ces habitudes ou de ses réflexes sont utiles, et nous ne pourrions d’ailleurs pas vivre sans. Parfois, cependant, on a des habitudes qui nous handicapent ou nous dérangent. Pourquoi est-ce que j’accepte systématiquement quand on me demande de faire quelque chose ? Pourquoi est-ce que quand je rentre du travail, la première chose que je fais c’est me coller devant la télévision ou l’ordinateur, jusqu’à ce que je tombe de fatigue et que j’aille enfin me coucher ? Pourquoi est-ce que lorsque je me sens tendue, je sors mon paquet de cigarettes ?
Le prérequis au changement, c’est la conscience. Sans conscience, nous sommes condamnés à être prisonniers de nos réflexes. Avec conscience, on a une chance d’essayer de faire autrement.
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p>Si on veut pouvoir combattre sans tomber tout le temps, et réussir à effectuer correctement des techniques pour faire tomber l’autre, on est obligé de prendre conscience de ce que fait notre corps. Ce n’est qu’en sachant où l’on pose ses pieds, ce qu’on fait avec ses mains, où l’on met son poids et comment l’on se déplace, que l’on peut rester debout et projeter.
De plus, je pense que notre façon de faire du judo, au-delà de notre niveau technique, reflète notre façon d’être. Autrement dit, notre caractère (notre psychologie personnelle) influence notre façon de pratiquer. Et parfois, pour « apprendre à faire différemment » dans notre judo, ce sont des morceaux entiers de nous-mêmes que nous devons remettre en question.
Le combat de judo est d’ailleurs une assez jolie métaphore de la vie : la chute aussi bien que la projection sont nécessaires pour qu’il y ait un combat et font partie intégrante du judo, tout comme les moments forts aussi bien que les coups durs et les périodes difficiles font partie intégrante de la vie. Le combat, une vie en miniature, semble donc une occasion bien propice à l’apprentissage et l’expérimentation de compétences qui nous seront précieuses pour vivre.

