Réflexions blogosphériques [en]

Introduction

Lausanne, 5 avril 2003

Depuis longtemps, les articles sur les weblogs me dérangent. À mon sens souvent superficiels, parfois erronés, il est rare que je trouve qu’ils fassent justice au « phénomène weblog ».

À gauche et à  droite, chacun y va de son interprétation du phénomène, prétendant nous dire « ce qui est ».

Je trouve qu’il y a une absence effrayante de réflexion un tant soit peu épistémologique sur ce que nous racontons. Tous ces discours sur les weblogs, que valent-ils ? Peut-on en faire quelque chose ? Est-ce autre chose que du bla-blatage de salon ?

Plus récemment, j’ai été surprise de voir certains articles nous rapporter les paroles de « spécialistes des weblogs ». Pourquoi ces personnes plutôt que d’autres ? Souvent, j’ai pu constater à  quel point il suffit qu’une personne dise « tel-et-tel est un spécialiste » pour que cela devienne réalité. (Tiens, cela me rappelle le jour où je me suis retrouvé propulsée « experte de judo cherchant à  enseigner » lorsque je cherchais quelque part où m’entraîner en Inde…)

Cet article va être mal construit, puisque je rajoute des morceaux au fur et à  mesure de ma réflexion. Le premier chapitre (publié à  l’origine dans le weblog) traite plutôt de la question des « spécialistes », et le deuxième s’arrête sur la question de « l’objectivité » — ou plutôt de son absence — et de la nécessité qu’il y a à  expliciter la position à  partir de laquelle on parle.

Histoire de tenter de mettre en pratique ce que je prêche, voici quelques informations pour vous aider à  situer mon discours.

  • Je tiens un weblog depuis juillet 2000. D’abord très anglophone, maintenant plutôt francophone. Moyennement populaire (entre 200 et 300 visiteurs/jour).
  • Pour moi, un weblog se définit par sa forme — c’est donc une définition assez large, qui ne fait pas d’hypothèses fortes sur le contenu.
  • Ce qui m’intéresse dans le web, c’est la façon dont il connecte et fait interagir les gens, ainsi que le côté « collection d’informations » qui permettent à  chacun d’avoir accès à  tout ce qui s’y trouve (pour autant qu’on le trouve). L’aspect « commercial » ne m’intéresse pas du tout, j’y suis même un peu allergique.
  • Je pense que le rôle du discours est capital dans la construction de l’identité.
  • Je termine mes études universitaires en sciences humaines, la recherche m’intéresse, j’ai une légère tendance à  la déconstruction (certains diront marquée) qui reflète mon désir de mettre au grand jour ce qui est caché, d’ébranler les certitudes reposant sur des bases fragiles voire fausses, d’encourager les gens à  être lucides quant au sol sur lequel sont construites leurs convictions. (N’allez pas chercher plus loin qu’une famille « à  secrets » pour saisir mes motivations profondes…)
  • Je pense que les vies des gens éclairent grandement leur discours.
  • Je m’intéresse assez peu à  la politique ; du bas de mon manque d’informations et du fond de mes tripes je désapprouve fortement de la guerre en Irak (donc plutôt Michael Moore que Charles Johnson).
  • En vrac, à  vous de voir si ces informations sont pertinentes ou non pour éclairer la lecture que vous ferez de ce que je raconte : célibataire, pense un jour se marier et avoir des enfants, pour le droit à  l’avortement, carnivore, frisant l’athéisme, se considère comme plutôt de gauche, aimerait un jour publier un bouquin, ne sait pas trop ce qu’elle veut faire de sa vie, fascinée par le language, les gens, les structures et les systèmes…
  • Anglo-suisse, bilingue, j’ai vécu un an en Inde, les questions culturelles m’intéressent beaucoup.

C’est sans doute insuffisant, mais c’est un début.

« Spécialistes »

Lausanne, 28 février 2003

Un grand merci à  ceux et celles qui ont répondu aux « questions blogosphériques » que je leur avais envoyées il y a déjà  un petit bout de temps. J’avais l’intention de vous répondre personnellement, de façon détaillée, mais comme toujours à  vouloir trop bien faire on finit par ne rien faire du tout. Toutes mes excuses donc pour l’absence de réponse à  vos e-mails.

Je mijote donc un « petit papier » (qui n’aura d’autre prétention que de figurer sur ce site) dont le thème tournera autour de la question « que vaut ce que l’on peut dire aujourd’hui sur les weblogs ? ». Je procrastine peut-être, mais ça mûrit gentiment. Voici quelques réflexions préliminaires pour vous tenir en haleine.

Un point que plusieurs d’entre vous ont relevé est le suivant : on construit l’histoire en la racontant. Ce que l’on dit aujourd’hui sur les weblogs contribue à  façonner ce qu’est un weblog. C’est une idée à  méditer et à  creuser. Il y a du pouvoir entre nos mains.

La rapidité avec laquelle on se retrouve propulsé « spécialiste » sur le web m’étonne toujours. Qu’un journaliste plus ou moins bien informé cite quelqu’un comme référence pour un sujet donné, et voilà  cette personne « spécialiste ». C’est d’ailleurs ce qui m’a motivé à  envoyer ce petit questionnaire, afin de récolter du matériel pour pouvoir pousser un peu plus loin quelques questions qui me travaillent.

Lorsque je me suis faite interviewer par la Radio Suisse Romande par exemple, la journaliste m’a à  un moment donné appelée « spécialiste des weblogs » (je ne me souviens plus si ce moment se retrouve dans l’interview finale ou non). Je ne me voyais pas du tout « spécialiste des weblogs ». J’étais tout au plus une personne qui en tenait un depuis un certain temps et qui s’intéressait d’assez près au sujet. Étais-je pour autant une spécialiste ?

Qui est à  même de reconnaître un spécialiste dans une discipline qui n’est pas la sienne ? J’ai l’impression qu’ici (sur le web, et peut-être ailleurs aussi ?), on est toujours un peu le spécialiste de quelqu’un qui en sait moins que soi. Certains s’adressent à  moi en tant que spécialiste du PHP, du positionnement CSS, des TMS, du hindi, des weblogs (!) et même des ordinateurs. J’ai des connaissances variables dans les domaines cités ci-dessus. Mais en suis-je « spécialiste » ? Certes, j’ai une certaine compétence dans chacun de ces domaines. Je connais également pour chacun d’eux des personnes qui en savent bien plus que moi. Mais quand on dit « tel ou tel est un spécialiste de… », on ne sous-entend pas « par rapport à  moi », on fait bien une évaluation du savoir ou des compétences de cette personne sur une échelle absolue.

Quelles sont donc les caractéristiques d’un spécialiste ? Quels critères avons-nous pour décider ou non d’appeler quelqu’un un « spécialiste » ? Questions à  creuser… Elles ne sont pas triviales : une fois que quelqu’un est un « spécialiste » de quelque chose, tout ce qu’il ou elle dit sur ce sujet à  un autre poids, une autre autorité.

Lorsque je vous donne plus haut la liste de mes « spécialités » (en souriant un peu), je me fais la réflexion suivante : un spécialiste, n’est-ce pas justement quelqu’un qui a une spécialité ? Et lorsque l’on dit que l’on se spécialise, est-ce que cela ne signifie pas que l’on va acquérir des connaissances approfondies dans un domaine précis au détriment des autres ? Autrement dit, une personne n’est-elle pas limitée dans le nombre de choses dont elle peut être « spécialiste » ? Reprenant mon cas, mes spécialisations seraient bien plus l’analyse et l’interprétation des discours, ainsi que la culture indienne, plutôt que tout ce dont il est question ci-dessus.

Tout ceci est encore bien confus, je suis la première à  l’admettre. La discussion ci-dessus ne me convainc qu’à  moitié, mais elle contient je l’espère quelques fils qui m’aideront à  tisser mon « petit papier »…

Subjectivité : tendre à  la transparence

Lausanne, 5 avril 2003

Il y a plusieurs semaines de cela, j’ai eu une révélation. J’ai compris ce qui me dérangeait dans le discours de certains que la presse nomme les spécialistes du weblog. Je vais faire une petite digression pour y arriver.

Durant mes premières années d’études j’ai suivi un certain nombre (pour ne pas dire un nombre certain) de cours de méthodologie. En effet, étudier des religions ce n’est pas seulement apprendre des listes de faits, mais aussi une méthode, une démarche pour approcher son sujet.

J’en ai retenu deux choses capitales (pour ce qui nous intéresse ici) :

  • notre regard se pose sur le monde depuis un point de vue particulier, celui de notre subjectivité
  • nous transformons que ce que nous regardons.

En langage clair, cela revient à  dire qu’il n’y a pas d’objectivité absolue et qu’en parlant d’une chose, on l’influence.

La dernière fois, c’est surtout sur ce dernier point que s’était portée ma réflexion : ce que nous disons maintenant sur les weblogs contribue à  forger ce qu’ils sont que ce qu’ils seront. Nous fabriquons l’histoire.

C’est le premier point qui m’intéresse plus particulièrement aujourd’hui. Je crois que l’on n’accorde pas assez d’importance à  la subjectivité de ceux que l’on prend pour référence dans le domaine du « discours sur les weblogs ».

Que l’on ne se méprenne : lorsque je me positionne en disant qu’il n’y a pas d’objectivité absolue, je n’entends pas qu’il faille sombrer dans un super-relativisme. Un discours peut être plus ou moins objectif. Un coup de gueule ou une colonne d’opinion sont ouvertement subjectifs et l’assument. Le discours scientifique par contre cherche à  s’approcher le plus possible d’une objectivité. Et c’est justement dans celui-ci que le risque est grand d’oublier que ceux qui parlent sont des êtres humains, avec leurs préjugés, leur opinion personnelle sur le monde, leurs intérêts parfois cachés.

Ce que j’ai appris durant mes études, c’est une façon pour un chercheur en sciences humaines de s’approcher de l’objectivité — c’est-à -dire de sortir de l’opinion et de pouvoir peut-être contribuer à  la science en produisant du savoir sur lequel on pourra construire. La recette magique, ce serait la transparence.

Que ce que j’entends par « transparence » ? Il s’agit d’expliciter tout ce qui reste normalement caché lorsque l’on prétend donner un discours objectif : qui sommes-nous, que désirons-nous montrer, quel enjeu ce que l’on dit a-t-il pour nous, quels sont nos préjugés, quelle méthode utilisons-nous pour construire notre discours ? Être transparent sur sa propre subjectivité. Cela pose cependant un gros problème : cela demande du chercheur qu’il soit lui-même conscient de ses préjugés, de ses biais, des intérêts qu’il a en jeu et qu’il peine peut-être même à  s’avouer.

À mon sens, trop de personnes prétendent nous fournir un discours objectif sur les weblogs. Il faut arrêter de se leurrer. La plupart des gens qui parlent des weblogs avec un tant soit peu d’intelligence font partie du phénomène. Les « externes » se contentent en général de répéter avec plus ou moins de bonheur ce qu’ils ont pu glaner par-ci par-là .

Il n’est pas simple de parler d’un phénomène dont on fait partie. En parlant des weblogs, le webloggueur parle de lui-même, et de son rapport au groupe. Il ne peut éviter de se positionner par rapport au phénomène. De plus, même s’il est « à  l’intérieur », il ne voit qu’une petite lucarne du phénomène. C’est un point que plusieurs personnes qui ont répondu à  ma petite enquête par e-mail ont relevé. On a beau être dedans, on ne voit pas tout. Mais être dehors ne permet pas de tout voir non plus.

De plus, il n’est pas impossible que la nature même de la blogosphère amplifie certain problèmes épistémologiques. La blogosphère est un lieu de circulation de l’information : ce qu’on y dit va se répandre vite. La blogosphère est un lieu où l’on met à  nu certaines parties de soi : on y est souvent fortement impliqué personnellement. La blogosphère est également un milieu où l’on réfléchit beaucoup sur soi-même (que ce soit au niveau de l’individu ou du groupe). On y construit notre histoire, on est positionné (parfois même classé-étiqueté-empaqueté), et on s’y exprime sous le regard attentif de nos co-webloggueurs, tour à  tour critiques et admiratifs.

Après cette introduction « théorique » au problème, le prochain épisode vous racontera peut-être les circonstances exactes de ma révélation. Juste là , j’avoue saturer un peu !

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