Comment on attrape le covid? [fr]

Je remarque régulièrement que beaucoup de gens n’ont pas une “bonne” représentation, dans leur tête, de comment fonctionne la transmission du virus. Le résultat c’est une mauvaise évaluation des risques: on a trop peur des mauvaises choses et pas assez des bonnes choses. Un peu comme si, pour faire un parallèle avec le sida dans les années 80-90, on refusait de serrer la main aux gens mais on couchait sans capote.

Je vais donc essayer d’expliquer ça, de façon que j’espère compréhensible.

Le covid se transmet par voie aérienne. C’est un virus respiratoire. Ça veut dire qu’on s’infecte en le respirant, par le nez ou la bouche. Ça veut aussi dire que si on est malade, on l’expire à chaque fois qu’on respire, parle, tousse, etc. Il faut imaginer les virus comme des petites poussières qui volent dans l’air, comme on peut voir un jour d’été dans un rayon de soleil. Ou de la fumée de cigarette.

En fait, je simplifie un peu (évidemment). Le virus est “porté” par des particules plus ou moins grosses qu’on expire. Les “grosses” c’est les gouttelettes. Elles ne sont pas assez légères pour aller voler dans toute la pièce, et ont tendance à tomber au sol à 1.5-2m quand on respire et parle normalement. (La fameuse “distance de sécurité” vient de là.) Les “petites” c’est les aérosols. Ce sont eux qui vont voleter partout dans la pièce et qui sortent quand même un peu du masque: on sent bien quand on expire que l’air “sort” par les côtés du masque – les aérosols aussi. Pour essayer de me représenter leur comportement, je pense à une odeur persistante qui flotte dans l’air. La fumée de cigarette ou un parfum fort, par exemple.

Le virus peut être transmis par les gouttelettes et les aérosols. Au début de la pandémie on se focalisait presque uniquement sur les gouttelettes. Mais c’est maintenant très clair que la transmission se fait aussi par aérosols. Donc “garder la distance” dans un lieu fermé, ça marche seulement jusqu’à un certain point. A plus forte raison si on crie, rit, fait du sport, chante, tousse… Plus on passe de temps, plus la quantité d’aérosols augmente.

Et les masques? Ils retiennent bien les gouttelettes (attention au nom, ça ne veut pas dire que c’est visible) et un peu les aérosols. Ils servent surtout à bloquer la sortie mais aussi un peu l’entrée – si une personne contagieuse ne porte pas de masque mais la personne à qui elle parle oui, cette personne sera moins protégée que si c’était la personne contagieuse qui portait le masque. Donc le masque joue un plus grand rôle à protéger les autres qu’à se protéger soi-même, même s’il fait les deux. (Je ne rentre pas dans l’histoire de la qualité des masques, ce serait un autre article, mais de façon générale, préférer un masque chirurgical à un masque en tissu.)

Il faut parler des surfaces, parce que beaucoup de personnes ont bien trop peur des surfaces. Le virus ne pénètre pas par la peau! Si une personne malade respire ou tousse proche d’une surface, on peut s’attendre à retrouver des virus sur cette surface. Mais n’oublions pas qu’il faut quand même respirer le virus, ou au moins le mettre en contact avec nos muqueuses (bouche-nez-poumons – et yeux il semble), et ne assez grande quantité (j’y viens plus bas) pour avoir une infection. Donc à moins d’aller sniffer les surfaces, ou si quelqu’un tousse dans sa main, saisit une poignée, qu’on la touche dans les minutes qui suivent, et qu’on se fourre direct le doigt dans le nez derrière, il faut arrêter de faire une fixette sur les surfaces.

Les études qui montraient des particules virales présentes sur les surfaces après des jours mettaient des quantités de virus énormes sur une surface et trouvaient ensuite des traces de matériel génétique, ce qui n’est pas la même chose que des virus en bonne et due forme et quantité suffisante pour infecter quelqu’un.

Donc oui, se laver les mains, si qqn de malade crache sur une table, nettoyer, mais voilà.

Le risque c’est l’air qu’on respire, bien plus que les surfaces qu’on touche.

Je crois que ce qui n’aide pas c’est qu’on a tous instinctivement une notion de “sale”, “contaminé”. Oups j’ai touché un truc, je me lave. C’est concret. Un virus invisible qui se balade dans l’air, c’est beaucoup plus abstrait. On ne voit pas l’air, on ne le “sent” même pas.

On en arrive à l’infection. Il ne suffit pas d’inspirer “un virus” pour tomber malade. Il en faut beaucoup. Assez pour qu’ils réussissent à s’installer et prendre racine suffisamment pour créer une infection. On voit donc que la durée et l’intensité de l’exposition compte. Si je vois une personne infectée sans masque 5 fois 5 minutes dans la journée, ça va me faire une exposition significative. Si on “garde les distances” mais qu’on reste 3h ensemble, idem. Si on est enfermés dans une voiture avec les masques pendant 1h, c’est pas sans risque. Par contre si on croise quelqu’un à la Migros ou dans la rue… les chances qu’on réussisse à absorber direct assez de virus pour être contaminé sont assez faibles.

Il faut comprendre aussi qu’être dehors c’est beaucoup moins risqué qu’être dedans, distance ou pas, car l’air circule, dehors. J’ai vu passer “20 fois moins risqué” à plusieurs endroits, même si je ne sais pas si c’est une donnée très solide. Donc vraiment, vaut mieux se voir dehors que dedans, surtout dans nos apparts sans vraie ventilation. Dans un avion, l’air est changé 20 à 30 fois par heure… encore une fois notre intuition nous trompe en nous faisant craindre l’avion: pendant un souper avec des amis chez soi, je doute qu’il y ait autant de changements d’air!

Il vaut nettement mieux se voir dehors que dedans, surtout si c’est un lieu avec peu de changement d’air.

Quand est-ce qu’on est contagieux? Ça non plus c’est pas super intuitif. On a tendance à penser que malade = contagieux. Mais aujourd’hui tout le monde sait (j’espère) qu’on peut être positif (et contagieux) au covid sans avoir le moindre symptôme. Certaines personnes ne font jamais de symptômes.

Et pour les personnes qui font des symptômes, entre le moment où on se fait infecter et le début des symptômes il y a la période d’incubation. Le virus sont tranquillement en train de monter leur camp dans nos cellules et de se multiplier. Au début ils sont en sous-marin, si on veut. On ne les voit pas, on ne les sent pas, ils sont bien cachés et encore en petit nombre. En tellement petit nombre que même si on fait un test (je parlerai plus bas des tests) on ne peut pas le détecter: le test ressort négatif. Cette période d’incubation peut durer jusqu’à 14 jours, généralement moins de 10 (d’où la durée de la quarantaine), et généralement autour de 5.

Puis, quand les virus ont fini leurs préparations et lancent la fiesta, là, les symptômes débarquent! Et comme les symptômes sont en grande partie la réaction de notre système immunitaire au virus, il y a un petit temps de décalage entre le début de la fiesta des virus et la mise en branle de notre système immunitaire accompagné de tous ces symptômes. En gros, la fête commence, le temps que les voisins se plaignent et que les flics débarquent pour tenter d’y mettre fin… il y a généralement deux jours.

Ça veut dire que deux jours avant les symptômes, les virus sont déjà partout (la charge virale est haute) et on est contagieux (magnifiquement contagieux) et on sortirait positif au test. Et comme on se sent en forme durant ces deux jours avant le début des symptômes, on ne fait pas particulièrement attention, on voit ses amis, on porte son masque sous le nez, on l’ôte 15 minutes pour boire son café au travail, etc… et on contamine possiblement des gens. En général, 10 jours après le début des symptômes (pour une forme légère ou moyenne de la maladie), on n’est plus contagieux (d’où la durée de l’isolement).

Et les tests, alors? Je vais finir avec ça, avant une petite synthèse en guise de conclusion. On a deux types de tests, ici: les PCR et les tests rapides à antigène.

Le PCR amplifie un morceau de matériel génétique du virus qu’on recherche. C’est un processus qui est long et cher: on fait quelques dizaines de cycles d’amplification pour avoir un résultat. Plus on doit faire de cycles (CT) moins il y a de virus. C’est très sensible – c’est pour ça que deux mois après une infection, le PCR est encore capable de détecter des petites miettes de particules virales dans notre organisme et de sortir un résultat positif.

Le test rapide ne cherche pas le matériel génétique du virus lui-même, mais un antigène, c’est-à-dire quelque chose que notre corps produit au début de l’infection. Si on le fait trop tôt, il peut être négatif car on n’a pas encore produit assez d’antigènes. Mais si on est bien contagieux, il sera normalement positif.

On comprend donc qu’un test négatif ne signifie pas qu’on n’est pas en train d’incuber le virus! On peut l’avoir attrapé mais n’être pas encore contagieux. Dans ce cas-là on a toutes les chances d’être négatif. Si on a une exposition connue et pas de symptômes, c’est bien d’attendre une semaine avant de se faire tester.

En résumé:

  • ce qui est risqué c’est de respirer le même air que quelqu’un qui est contagieux
  • on est contagieux avant l’apparition des symptômes
  • mettre un masque diminue grandement le risque, surtout si c’est la personne contagieuse qui le porte (le mieux: les deux!)
  • c’est bien plus risqué dedans que dehors
  • un virus ne suffit pas, il en faut une quantité (on vous tousse dans la figure ou vous passez longtemps avec la personne contagieuse; croiser quelqu’un dans la rue ou 20 secondes à la Migros ça n’est pas grave; plus l’exposition est longue et plus le risque est grand)
  • c’est pas une poignée de porte qui va vous donner le covid, mais la personne avec qui vous buvez un café ou partagez une pièce sans masque (les repas: le “pire”!)
  • un test sera négatif avant qu’on soit contagieux, pendant la période d’incubation (5 jours généralement, mais ça peut aller sans souci jusqu’à 10), et un test rapide sera probablement négatif une fois qu’on n’a plus de symptômes
  • et finalement, limitez vos contacts, ça facilitera le travail de traçage! 😅

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Pandémie: où j’en suis [fr]

Ça fait un moment que j’ai envie de faire un peu le point sur où j’en suis avec cette satanée pandémie. Au début, quand on était tous sous le choc, j’avais fait quelques vidéos (et même articles, je crois). Puis l’impensable est devenu normal: les fermetures, l’isolement social, les masques partout, et même les tensions entre les façons différentes qu’on a de gérer cette nouvelle réalité et à l’intégrer dans notre système de croyances.

Donc moi, là-dedans? J’avoue vivre tout ça avec un certain stoïcisme. J’ai la chance de faire partie des personnes qui ont très bien vécu le premier confinement, sur le plan personnel. Ça a été un grand soulagement de me sentir libérée de l’attente (que je projetais sur moi) d’être productive, active, sociable. Je sais que ça n’a pas du tout été comme ça pour tout le monde (la pandémie: grande révélatrice des inégalités, creuseuse de fossés entre les vécus personnels) mais moi, là, j’ai fait partie des chanceux, pour ça.

La pandémie m’a amené un travail. Temporaire, certes, mais un travail. Je suis Responsable d’équipe au Centre de traçage du Canton. On est une vingtaine de responsables d’équipe. Deux par équipe. Environ 25 traceurs et traceuses par équipe. C’est étrange pour moi d’être dans une configuration où j’ai autant d’homologues. Les horaires irréguliers ce n’est pas toujours facile. Mais je suis heureuse d’être dans le service public, de “faire quelque chose” pour le bien commun dans cette situation difficile que nous traversons tous.

On s’habitue. Ça ne me fait plus rien de voir des gens avec des masques tout le temps. J’ai de la peine à imaginer qu’il y a un an, quand j’allais faire mes courses, la Migros était remplie de visages tout nus. On s’habitue, mais sournoisement, le temps s’accumule, et là, même si je prends mon mal en patience, j’en ai marre-marre-marre. Et je me rends compte que la perte de ma vie sociale, du contact physique aussi (les joies de vivre seul au temps de la pandémie), du sport, des “possibles” au niveau culturel ou simplement des activités, ça commence à avoir un impact négatif sur moi.

J’ai vu arriver les premiers vaccins avec une joie et un soulagement immenses. Le bout du tunnel en vue, enfin. Là, je ronge mon frein, en voyant à quelle non-vitesse on arrive à vacciner les gens ici. On n’est pas sortis de l’auberge.

Les nouveaux variants m’inquiètent. Pour le moment, ce n’est pas la cata, mais plus on traine, plus le virus circule, plus grande est la probabilité d’apparition de nouveaux variants.

J’ai beaucoup, beaucoup de mal avec le fait qu’une si grande proportion de notre population se méfie des vaccins, voire même s’y oppose. Ça m’inquiète beaucoup. Ça me fait peur aussi, de voir à quel point la peur pousse les gens dans des idéologies à la logique sectaire, déconnectées des faits et de la réalité. Je sais que “débattre” ou “tenter de convaincre” ne sert à rien. Je fais de mon mieux. Je me sens impuissante, j’essaie de ne pas être en colère. Mais j’ai du mal.

Le “théâtre sanitaire” m’énerve aussi. Toutes les mesures sanitaires ne sont pas théâtre, loin de là, mais il y en a. Nettoyer la chaise sur lequel un patient s’est assis avant l’arrivée du suivant? Ça n’a vraiment aucun sens épidémiologiquement. Toute cette obsession autour des surfaces de contact, toute cette énergie dépensée à nettoyer ou ne pas toucher des poignées de porte, c’est complètement disproportionné face au mode de transmission de ce virus respiratoire: les gouttelettes (petites particules qui tombent au sol à environ 1.5-2m) et les aérosols (gouttelettes plus fines qui volettent dans l’air, comme une odeur).

On en est encore à ne pas se serrer la main ou se prendre dans les bras (avec masque) alors qu’on ne sourcille pas devant l’idée de partager un repas en intérieur ou se voir pour boire un thé, regarder la télé, ou jouer à des jeux (“ben oui y’a les distances” – mais quid de la ventilation? aérosols, allô?)

Cette incohérence m’énerve.

Au niveau des mesures prises, franchement, c’est Charybde et Scylla. Tout est relié, notre société est un système extrêmement complexe. Il n’y a pas de bonne solution: il faut “choisir son poison”. Ici, on a choisi de maintenir les écoles ouvertes, d’éviter autant que possible de déscolariser les enfants. Parce que la santé publique n’est pas que physique. Donc oui, on accepte un surplus de transmission du virus dans la population pour ne pas déscolariser nos enfants. Mais on ne va pas accepter un surplus de transmission pour sauver les restaurants, ni la culture. Une pesée des intérêts comporte toujours une part d’idéologie, de valeurs. Elle n’est pas objective.

D’autres pays, comme les USA, n’ont pas bouclé la culture et la restauration, mais ont fermé leurs écoles en mars. Il y a des enfants de 8 ans qui auront bientôt fait une année scolaire entière à distance.

Toute décision aura des conséquences. La culture, la restauration, les petites entreprises qui auront coulé à cause de la crise sanitaire ne se relèveront pas. Il y a des aides, certes (à nouveau, mieux qu’ailleurs) mais de loin pas suffisantes ou adéquates pour compenser les dégâts de la crise.

Il ne faut pas se leurrer, une pandémie, c’est pas quelque chose qu’on arrive à gérer bien. C’est une catastrophe. Une catastrophe ça fait des dégâts. C’est moche. Très moche. Des morts, des drames personnels, des drames collectifs, des drames culturels, gastronomiques et économiques.

Cette pandémie nous affecte tous. Dans nos vies, il y a des drames et des catastrophes. On pert un être aimé, on a un accident, on se sépare. Ces drames ont des conséquences sur nos vies. Parfois il nous faut des années pour nous relever. Parfois les conséquences durent toute une vie. On perd la carrière qu’on aurait pu avoir, on doit déménager, notre couple pète. Parfois, ces drames sont “la faute de personne”. Parfois pas. Mais dans tous les cas, on les subit, on fait face du mieux qu’on peut, ou du moins mal qu’on peut, on se relève, on finit par se reconstruire.

Ce qui est différent maintenant, c’est qu’on est tous en train de vivre une période de drame en même temps. Pour certains le drame est plus grand que pour d’autres. Mais il est là pour nous tous. Cette pandémie n’est pas un inconvénient passager qu’on pourra oublier une fois qu’il est derrière nous. Ce n’est pas quelques semaines de maladie ou un vélo volé. Là, on est encore dedans. On sert les dents, on essaie de survivre. A nouveau, c’est injuste, car c’est plus dur pour certains que pour d’autres. Mais tout comme la vie ne sert pas à chacun et chacune la même quantité de difficultés. Certains se débattent avec une maladie chronique toute leur vie, d’autres pas. Certains galèrent professionnellement, ou relationnellement. Bref, on n’est pas tous égaux devant la vie, ni devant la pandémie.

Donc c’est la merde. C’est la merde pour nous individuellement à différents degrés. C’est la merde pour nous collectivement, parce qu’on va tous payer d’une façon ou une autre le prix que notre société paie pour tenter, tant bien que mal, de limiter les dégâts. Cette pandémie va marquer notre vie. Et si c’est le cas, c’est qu’on a la chance de ne pas faire partie de ceux qui n’en ont plus, eux, de vie.

Face à la difficulté et l’injustice, certains vont chercher un coupable. Un coupable, c’est confortable. Ça donne une cible à notre colère. Ça donne une explication. Ça donne du sens. S’il y a un ou des salauds dans l’histoire, on peut leur en vouloir et exiger d’eux qu’ils réparent, qu’ils solutionnent, qu’ils “cessent d’être méchants” – ainsi notre problème disparaîtra.

Moi, je suis plutôt à chercher des explications. Je crois que fondamentalement chacun et chacune fait de son mieux. Je crois qu’à quelques exceptions près, les gens sont de bonnes personnes. Nos politiciens et politiciennes aussi. Je crois que quand les choses vont mal, c’est rarement “la faute” à quelqu’un. Je crois que c’est beaucoup plus difficile – mais plus juste – d’accepter qu’il n’y a pas toujours une cause simple à tout, que les situations injustes ne sont pas souhaitées, ou alors qu’elles ont des explications bien plus complexes que celles qu’on voit, et qu’en l’absence de coupable personne n’a le pouvoir de venir nous sauver.

Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas se faire entendre, lutter pour nos droits, pour la justice. Mais ça change la posture. Cette crise sanitaire a mis tout un paquet de personnes, dont nos dirigeants, dans la situation de devoir prendre des décisions qui seront de toute façon mauvaises – parce qu’il n’y a pas de “bonne solution” à une pandémie mondiale.

Au bout du compte, ce qui importe, c’est qu’on puisse un jour en sortir. On va en sortir avec des vaccins. On va en sortir en continuant à “faire attention” pendant un moment encore. On va en sortir avec des changements peut-être durables, comme mettre un masque sur son nez quand on est malade. On va en sortir en apprenant à mieux prendre en charge la maladie – aiguë et chronique.

On en sortira, mais il y aura eu des dégâts. A tous les niveaux. Comme on est sortis de la guerre et de la grippe de 1918.

J’ai beaucoup de mal à accepter qu’on doive traverser ça. J’ai le même sentiment de “rejet” ces temps avec la pandémie qu’avec la mort de mon chat. Deux drames, à des niveaux différents, qui m’affectent. Un qui n’affecte plus ou moins que moi, un qui affecte tout le monde. Il y a ces moments où je voudrais pouvoir faire en sorte que Quintus ne soit pas mort. Et il y a ces moments où je voudrais pouvoir faire en sorte que le virus n’existe pas, que la pandémie ne soit pas là, récupérer nos vies normales d’avant, remplies de libertés et de possibilités que je n’appréciais pas à leur juste valeur avant de ne plus y avoir accès.

Je me raconte que c’est OK pour moi de ne voir personne, de ne pas chanter ni aller au judo, de ne pas faire la bise à ma famille et mes amis, de ne pas aller au cinéma ou au restaurant. Alors oui, à un niveau c’est OK, parce que je n’ai aucune envie d’attraper (ou transmettre) le covid, je sais à quel point nos hôpitaux sont surchargés et ce que ça signifie, le covid long me fout les boules. J’imagine aussi à quoi ça aurait pu ressembler si nos autorités avaient dit “rien à faire du virus, continuez à vivre vos vies, ça va passer”. Donc j’accepte. Mais c’est pas bien. Je n’aime pas vivre comme ça. J’en ai marre. Je veux reprendre ma vie d’avant.

Je comprends la tentation, après ces longs mois, maintenant que l’habituation a fait son job, de tout envoyer balader et vouloir faire comme si de rien n’était et “vivre normalement”. Je l’ai. Mais je n’y cède pas, parce que je sais que la réalité de la situation n’a pas changé, même si notre perception nous dit autrement.

Pourtant, qu’est-ce que j’en ai marre. J’ai l’impression d’être embourbée dans la vie, là, en attente d’un soleil qui ne vient pas.

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Les yeux de mes collègues [fr]

En novembre, j’ai commencé un nouveau travail. Masque sur le nez toute la journée. J’ai donc vécu l’étrange expérience de faire connaissance de mes collègues sans voir une bonne partie de leur visage.

Eh bien, c’est pas évident. Ça m’a vraiment fait prendre conscience de la quantité de connexion qui passe par nos expressions faciales. Oui, on voit des choses dans les yeux, mais c’est tellement plus pauvre qu’avoir accès à l’ensemble.

Au cours de quelques moments où on a pu interagir sans masques, après des semaines de communication non-verbale appauvrie, j’ai senti l’atmosphère entre nous changer.

J’ai aussi découvert que le bas du visage de mes collègues ne ressemblait pas du tout à ce que je projetais derrière leurs masques. Quel est ce visage paradigmatique avec lequel on comble ce qui nous est inaccessible? J’aurais voulu savoir dessiner pour tenter de le montrer. Est-ce qu’on met le même visage sur tout le monde. Est-ce notre visage, notre repère, qu’on dessine sous les masques d’autrui? C’est très étrange en tous cas, de ne pas reconnaître la personne quand le masque tombe. Le visage perçu qui change, c’est aussi la personnalité perçue qui change. Un plus d’humanité.

Je suis loin d’être étrangère à l’expérience de faire connaissance de quelqu’un sans voir son visage. De devoir réconcilier une image physique de l’autre construite avec sa réalité. Mais quand on communique uniquement par écrit ou par voix, sans se voir du tout, on sait être dans un médium appauvri, et notre façon de nous exprimer et d’interagir en tient compte.

Notre écrit interactif, ces 20 dernières années, s’est enrichi de tout un lexique non verbal pour compenser l’absence de retour visuel et même auditif. Le téléphone, on connaît depuis longtemps, et on adapte tous inconsciemment notre façon de nous exprimer et de gérer l’interaction quand on est au bout du fil.

Mais en présence physique, j’ai le sentiment qu’on a un peu tendance à vouloir communiquer et interagir comme si de rien n’était. C’est pas volontaire, bien sûr. Mais du coup, ça nous projette dans un environnement social plutôt froid, rempli d’yeux avec lesquels on se fixe, scrutant des indices de ce qui pourrait se passer sous le masque. Et au final, ça revient à être entouré de gens à l’expression neutre et vide. Limite, qui tirent la gueule. C’est pas idéal pour créer des bons liens.

En tant que malentendante, naviguer dans ce genre d’environnement apporte des challenges supplémentaires. Alors que d’habitude, surtout depuis que je suis appareillée, je fonctionne plutôt bien, en demandant peut-être de temps en temps de bien vouloir répéter ceci ou cela, avec les masques c’est la catastrophe. Je suis beaucoup plus handicapée que d’habitude. Ça aussi, ça n’aide pas à créer des bons liens, quand on rate parfois la moitié de ce que l’autre dit.

Evidemment, je demande aux gens de répéter, de venir plus près, j’explique, et tout le monde fait des efforts, mais à plus forte raison sans retour non verbal (l’air interrogatif quand on ne comprend pas, qui nous fait nous interrompre et nous demander ce qui peut bien se passer) ces efforts ont tendance à disparaître rapidement. Pas par mauvaise volonté, mais simplement par retour à l’habituel. Et devoir mettre de l’énergie chaque jour à rappeler mon handicap, que j’ai le privilège de pouvoir la plupart du temps passer sous silence, j’avoue que ça me coûte.

Je me réjouis du jour où la situation sanitaire nous permettra à nouveau d’interagir à visage découvert, de se rapprocher à une distance d’interaction confortable pour moi, où mon travail actuel n’existera plus.

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