Le ronron du vieux chat [fr]

Dimanche 23h

Je voulais me coucher tôt, parce que demain sonnez clairons à 5h pour aller à Fribourg, après près de 10 jours de maladie.

Mais je ne dors pas, parce que sitôt la lumière éteinte avec Quintus contre moi, j’ai fondu en larmes, parce que bien sûr, si je suis en train d’apprendre tout ce sur quoi je peux mettre la main au sujet du diabète félin, de surveiller sa glycémie comme un aigle, de me demander comment je vais gérer les injections d’insuline à 6h et 18h tous les jours, c’est bien pour ne pas sentir combien je suis triste à la perspective de perdre Quintus.

L’anniversaire de la mort de Tounsi approche à grands pas, et je suis tout sauf sereine face à son absence qui s’éternise.

Aujourd’hui Quintus aurait pu faire une hypo. Il en a peut-être fait une, petite, sans signes cliniques. Hier et samedi soir j’ai veillé pour vérifier qu’il ne descendait pas trop bas, et frémi en voyant les mesures se rapprocher des valeurs préoccupantes. Je l’ai trouvé fatigué aujourd’hui. Hier aussi. Peut-être ce grand huit de la glycémie qu’il nous a fait. Il y aurait de quoi. C’est plus facile d’imaginer qu’un vieux chat va mourir quand il ne fait plus que dormir et semble n’avoir plus d’énergie.

Alors je ne dors pas. Il a fini par quitter mon lit, boire un peu, il m’a fait peine à voir, il a dû s’y reprendre à deux fois pour trouver sa gamelle, puis il est sorti direction le couloir, où est la nourriture. Je l’y ai amené, j’ai sorti l’écuelle de la gamelle à puce, parce que je commence à voir que ça le retient un peu de manger et que la pâtée un peu sèche ne le dérange nullement.

Après avoir bien mangé, il est revenu d’un pas plus assuré, a sauté sur le lit pour s’installer sur l’oreiller.
Et soudain, alors je m’occupe à ne pas dormir ni trop sentir, j’entends ce bruit régulier que j’avais cherché en vain aujourd’hui et une bonne partie d’hier: il me regarde et il ronronne.

Il n’a pas dit son dernier mot.

Vous pouvez suivre le grand huit de la glycémie en temps réel.

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The Speed of Time [en]

[fr] Réflexion sur le temps au travail et le temps à la maison, les chats malades et l'hiver.

Routine is settling in. As I have mentioned, my time seems to be shrinking. Or speeding up. It’s a good sign when time flies by, but it scares me. I look at my colleagues, some of whom have been in the same position, doing pretty much the same job, for decades — and try to imagine waking up ten years from now, getting up at the same time in the morning, going to the same place, doing the same thing with the same people. This is the life of many, but there’s something scary about it for me.

A year has passed since Tounsi started being ill. It was early November. He had his MRI early December. He died January 1st. It still feels very recent. His ashes are still in a little box in my bookcase — I haven’t felt ready to spread them in the garden yet. I think I should just do it.

Quintus hasn’t been well lately. I took him for a checkup before starting my new job. He has pancreatitis, and developed diabetes as a result. He’s on insulin now (it’s been 10 days) and we are hoping to get the pancreatits under control. He’s been improving, slowly, with a bit of back and forth. But I have to face things: he’s an old cat, going on 17, and we’re lucky he’s still around. I treasure every extra week I get with him, and hope it will be months. But there are no certainties.

And so I face another winter with the prospect of possibly losing a cat. Bagha died just before Christmas, too. I don’t believe in magic, so I’m not scared winter is “more dangerous” for my cats than any other time of the year. But it does mean that I have had some difficult winters — including the one following my mother’s death when I was a child.

My preoccupation with Quintus makes me feel my hours away from home with a particular awareness. My days at work don’t feel long, but my time at home feels short. A week is a handful of waking hours. I’ve become somebody who doesn’t want to spend any more time away from home than absolutely necessary.

My professional ambition right now is a job that allows me to come back home for lunch. That would be just wonderful.


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Time Tired [en]

Time is catching up with me. It was to be expected. As novelty and excitement starts to wear off, a more sustainable rythm needs to be found.

I’m starting to feel tired. That’s what I’m paid for, my dad would say. Not badly tired, just, tired. So I’m being careful before I need to be.

Sleep. Don’t take on too much. Give myself time to breathe, and more importantly, think. Thinking is so important. At work, too. Taking time to look out of the window while solutions take shape. Doing is not only typing on a keyboard. I am perfectly comfortable with the fact my work requires me to think. 15 years ago, I’m not sure I was.

I had to take a day off work on my first week, to teach elsewhere (a preexisting commitment). At first I thought I’d catch up those hours. But after a couple of weeks I discovered that making up for 8+ hours when you’re already working 4.5 days a week, and commuting 2.5 hours a day is not easy. I decided to stop trying to stretch my already long days to make up for it, and cash in a day of vacation instead. A wise decision: I now have a few hours in the bank, which means I don’t have to worry about those days where I have to leave work early, and I can be home at 6pm.

Having a basic structure for my time is interesting. It’s something I can build upon. It’s constraining, of course: I have few hours every day to spend with my old cat Quintus, less time to see friends and family. I’m alseep by 10pm, up at 5.30. My struggle of all these last years to try to introduce some routine in my too-free life has been solved for me – dramatically.

My weeks pretty much all look the same now. Head off to Fribourg on Mondays, Tuesdays, Thursdays and Fridays. Lausanne on Wednesday, work in the morning, errands and appointments and the odd client appointment in the afternoon. Laundry on Friday evening when I get home. Maybe grocery shopping too – doing that on Saturday is just miserable. And I discovered last week that doing laundry and grocery shopping on Friday means that when I get up on Saturday, I’m pretty much “free”.

I’m discovering that I don’t have that much practice functioning when tired. I’m not sure that’s a bad thing. Previously, when I was tired, I’d rest, and try and do things when I was in good shape. Now, the calendar rather than how I feel determines what I do. It’s a strange change.


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36h54 [fr]

[en] There is a large chunk of my time that I don't "own" anymore, as it is my employer's, in a way. It's making me reflect on how I did or didn't protect my working time as a freelancer, and how that is indicative of my priorities regarding earning money vs. "social obligations".

Aujourd’hui, 36h54 de mon temps chaque semaine appartient à mon employeur. Après plus de dix ans à mon compte, durant lesquels j’ai autant que possible essayé d’éviter de “vendre du temps”, c’est un gros changement.

Et j’ai confirmation de ce que je savais déjà, mais dont je ne mesurais peut-être pas précisément l’ampleur: quand mon temps ne m’appartient pas, je le protège bien mieux que quand c’est le mien. Quand je travaille, je travaille. Je ne m’interromps pas pour ceci ou cela, plus particulièrement, pour les autres.

En tant qu’indépendante, “libre de mon temps”, tout “oui” rognait sur mon temps de travail, et donc, au final, sur mon compte en banque. Cela ne signifie pas que je regrette ces “oui”. Mais ils ont une autre conséquence.

Aujourd’hui, un engagement hors travail signifie que je suis plus fatiguée. Mon salaire et mes heures de travail sont inchangés.

Je ne suis pas certaine que tout le monde fonctionne ainsi. C’est probablement le reflet chez moi de comment je hiérarchise mes obligations envers moi-même et mes obligations vis-à-vis des autres. De comment je hiérarchise “travailler” et mon implication sociale.

Dans un emploi salarié, il y a des gens qui attendent quelque chose de moi. Je suis là pour remplir un rôle. Il y a donc, dans le cadre de l’emploi, une “pression sociale” (positive, pour moi!) sur le travail.

Comme indépendante, si je choisis d’avoir un impact en travaillant ou en étant bénévole, c’est entre moi et moi. Et, au final, mon banquier.

Paradoxalement, n’être plus maître de cette large portion de mon temps, en échange pour un salaire, ça me libère pour mes engagements “hors travail”. Ce blog, par exemple. Ou une activité bénévole. J’ai moins de temps, mais je me sens plus libre quant à la façon de l’utiliser.

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Trois semaines [fr]

[en] I've just finished my third week as an employee. Everything is going fine. I'm happy. Who would have thought that working nearly full-time a good hour of home could feel restful? I'm tired, of course, but my cognitive load has shrunk.

Trois semaines que je suis employée. Après plus de dix ans à mon compte. J’aurai l’occasion de revenir sur le pourquoi du comment. Mais pour l’instant, un petit bilan.

Les journées sont longues et je vois peu mon vieux chat. J’en ai un peu marre des repas-tupperware.

A part ça, j’adore. Sérieusement.

Les collègues sont sympas. Le travail se passe bien. Il y a une jolie vue depuis le bureau. Le train m’offre Lavaux tous les jours.

Je regarde ma semaine, et j’ai une préoccupation: me lever et prendre le train. Une fois au travail, je suis en mode travail. Ma charge mentale a fondu comme neige au soleil. Moins de variables, moins de questions, moins de décisions.

Je ris intérieurement, mais un 90% à une bonne heure de chez moi, je suis en train de trouver ça reposant.

Certes, quand je rentre je suis fatiguée, je me couche avec les poules, je me lève à une heure indue. Mais mon cerveau se repose.

C’est la lune de miel, direz-vous. Qu’importe. Je suis contente. Tout va bien. J’aime ce que je fais. Et je me sens utile, et compétente, après deux ans à me torturer sur ma place dans le monde et le sens de ma vie. Alors je profite.

Et le changement de rythme, de style de vie? C’était l’inconnue, mais pour le moment, ça semble se passer très bien.

A l’heure où tant de mes pairs font le pas de se mettre à leur compte, ou rêvent de quitter le salariat, me voilà tellement heureuse de faire le chemin opposé. Peut-être qu’à un moment donné, on a tout simplement besoin de changement.

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Grand moment de solitude [fr]

Minuit moins quart. Je suis rentrée tard, mais c’est samedi soir, ça va encore.

Je suis accoudée sur mon lit, téléphone à la main, chat presque contre moi. Il est temps de me lever pour me mettre vraiment au lit. Je vais lire un peu et dormir sans trop tarder.

Seulement, quand j’essaie de changer de position, je ne peux pas. Mon bassin est un océan de douleur paralysante. Changer ne serait-ce que la répartition du poids entre mon coude et ma hanche est un calvaire. J’essaie de plier légèrement la jambe: n’y pensons pas.

Quinze longues minutes plus tard, j’ai péniblement réussi à me coucher sur le dos.

Il me faudra quinze minutes supplémentaires et pas mal de serrage de dents pour me retrouver sur mes pieds, pliée comme une petite vieille, accrochée à la table de nuit – mais « debout ». Je tremble comme une feuille: froid, peur, choc?

Je me redresse tant bien que mal. Je fais quelques pas en m’accrochant aux murs. Que faire? Prendre des médicaments? Un bain chaud? Essayer de bouger? Au contraire, surtout ne pas bouger? Me mettre au lit et prier?

Je suis raide comme un bâton, pendue à un fil. J’aimerais aller aux WC mais je n’arrive plus à m’asseoir. J’aimerais voir ce que j’ai comme médicaments mais je n’arrive pas à me pencher pour ouvrir le tiroir. A tout hasard, je sors la clé de ma serrure. On sait jamais. Je m’accroche à mon téléphone, point de contact avec le monde.

Vais-je pouvoir aller travailler lundi? Ma tête fait le tour des plans de contingence en cas de catastrophe.

Vivre seul a plein d’avantages. Je ne range que mon propre bordel. J’ai toujours mon espace vital. Je fais ce que je veux à peu près quand je le veux.

Il y a des désavantages, aussi: je paie toutes les factures. Quand je rentre du travail, les courses ne sont jamais faites, le repas n’est jamais prêt. Toutes les décisions reposent sur mes épaules.

Et les frayeurs médicales arrivent toujours au milieu de la nuit. Être mal, effrayé, et seul, c’est vraiment misérable, comme situation. Je connais bien le numéro de la centrale des médecins de garde.

J’hésite à l’appeler, mais j’ai des scrupules à deranger l’infirmière de garde parce que je n’arrive pas à m’asseoir.

Heureusement, une copine infirmière est encore debout. Un paracétamol, un ibuprofène, un patch anti-inflammatoire et une heure plus tard, je peux précautionneusement me mettre au lit avec un coussin chauffant en bas du dos. J’ai pu aller aux WC.

Je vois ma physio mercredi.

[PS pour les curieux: très certainement l’articulation sacro-iliaque, et la suite du feuilleton faisant suite à mon accident de judo d’il y a 18 mois. Je suis entre de bonnes mains.]

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Je pendule [fr]

Depuis une dizaine de jours, je pendule. Lausanne-Fribourg le matin, retour le soir. Certains d’entre vous le savez, d’autres ont deviné, d’autres encore tombent de leur chaise (mais non, mais non).

C’est très étrange après toutes ces années d’irrégularité d’avoir un horaire et une routine stables. Certaines personnes arrivent mieux que d’autres à se mettre leurs propres contraintes, et en ce qui me concerne, ça a toujours été un exercice difficile. En 2009, 2010, avant la mort de Bagha, j’y étais parvenue. 7h30 debout, 9h à l’eclau. Je crois même que je m’y suis tenue durant mon « année sans chat ». A l’arrivée de Tounsi et Safran, qui avaient d’autres horaires et d’autres idées concernant nos activités du matin (et le matin commençait tôt), ça a dégringolé, et je n’ai jamais vraiment réussi à remonter dans le train.

Jusqu’à maintenant.


Je cherche encore comment m’organiser au mieux. Déjeuner dans le train? Peu concluant. Y dormir? Dommage, je trouve. Lire, laisser vagabonder mon esprit… Et hier soir, alors que le sommeil tardait à venir: bloguer!

A demain, peut-être.


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Des nouvelles [fr]

Je sors la tête de l’eau après une bonne dizaine de jours où je n’arrivais même plus à faire ma vaisselle. Dormir un minimum mais pas assez, manger mais plutôt en coup de vent, j’ai couvert l’essentiel. Mais le reste… Pourquoi?

Mis à part la vie, une triple collision:

Le moral va bien. Je suis super contente de la forme que prend “l’eclau 3.0” (il y a un apéro le 5 septembre, notez). A défaut de voir où je vais pour ce qui est de mon avenir professionnel, je vois comment y aller, et croyez-moi, c’est déjà immense. Erica et Mikou ont des heures de sortie pour éviter les bagarres, et ça semble aller plutôt bien pour le moment. Entre le balcon et l’eclau, j’ai fait du tri, j’ai jeté, jeté, jeté, et ça fait du bien, aussi.

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Nager contre le courant [fr]

[en] Some musings on thinking about salaried employment when so many people around me are dreaming of quitting their day jobs to go freelance: freedom, safety, constraints, money. It's complicated.

C’est marrant d’être en train de prendre de la distance avec mon identité d’indépendante (12 ans quand même!) et de trouver plein d’avantages au salariat, alors que nombre de mes pairs sont en train de faire le chemin inverse: ils ou elles sont salarié(e)s depuis une ou deux décennies, ils ne voient plus que les contraintes du salariat, et l’indépendance les fait rêver (je ne critique pas, hein).

Ah, l’indépendance professionnelle, le nirvana de la carrière, la liberté, l’autonomie, vivre de sa passion… Partout où l’on regarde, on nous fait miroiter cet “idéal indépendant” comme une espèce de consécration: la vie de celui ou celle qui a “réussi”, car finalement, quel plus grand succès que de ne plus avoir besoin que de faire ce qu’on aime? (Elle est moche cette phrase, mais je la garde. Si ça se trouve il y a même des fautes dedans. Ouille.)

L’herbe est toujours plus verte de l’autre côté…

J’ai adoré ma vie d’indépendante. J’ai eu une qualité de vie incroyable. J’ai eu la liberté de travailler sur des projets passionnants, d’inventer des métiers qui n’existaient pas, de côtoyer des gens fascinants. Mais j’avoue qu’il y a depuis quelques années un truc qui me turlupine. Ne rendre de comptes qu’à soi-même, c’est merveilleux, sauf quand ça ne l’est pas. Être libre d’organiser son temps comme on le souhaite, aussi. Choisir sur quoi on veut travailler? Idem. Vous connaissez le cliché des relations amoureuses: c’est ce qui nous attire chez l’autre qui finit par nous en éloigner. Eh bien là aussi.

Je rêve de structure extérieure à moi. De ne pas avoir à tout décider. De ne pas avoir à me poser la question de l’heure du début de ma journée de travail. D’avoir des collègues. D’avoir des comptes à rendre, et de véritables retours sur la qualité de mon travail. D’être extraite de ma zone de confort. Même, oui, de faire des choses qui ne me plaisent pas, parce qu’il faut, parce que je ne peux pas y échapper.

J’en vois qui rigolent, là au fond, et d’autres qui sourient avec indulgence. Oh, je sais bien que tout ça va me rattraper un jour. Mais comme ceux qui regardent avec envie la vie indépendante, et qui savent bien que tout n’est pas rose, moi aussi je sais que j’idéalise un peu.

Employé ou indépendant: je ne pense pas que l’un soit mieux que l’autre. Je pense, surtout, qu’on a probablement besoin de changement, de variété. Qu’au bout de dix ou quinze ans du même genre de soucis, on est prêt à les troquer pour d’autres. Je peux vous dire, par exemple, que de là où je suis assise, un peu de sécurité financière, ça commence à paraître vachement attractif. Et la liberté, c’est cool, mais la liberté sans argent, c’est tout de même limitant.

Dix ans, c’est l’heure des bilans (quarante ans aussi). Et laissez-moi vous dire qu’être indépendant en Suisse, c’est facile (il suffit de pondre des factures et de s’affilier à une caisse AVS), et c’est génial, que ce soit si facile – mais on n’est pas protégé contre soi-même. Gagner de quoi payer les factures et mettre un peu de côté, c’est une chose. Mais quand on prend le grand angle et qu’on regarde côté prévoyance vieillesse (je parle même pas de perte de gain), on se rend compte que si on ne veut pas finir au social quand on arrête de travailler (et le jour viendra, même quand on aime ce qu’on fait: un jour on ne veut plus, et un jour on ne peut plus) il faut gagner sacrément plus que ce qu’il faut pour payer les factures.

Tout le monde le sait. On sait, on sait. Mais c’est facultatif. Chacun fait comme il veut. Les indépendants, on est adultes de chez les adultes. Personne ne nous prend la main. Un employé est protégé contre lui-même et son employeur: le deuxième pilier est obligatoire, et c’est un montant non négligeable; mais l’indépendant peut faire l’autruche et se dire “qu’il gagnera plus après”, se contentant d’alimenter un troisième pilier maigrichon. Lancez le sujet de la prévoyance vieillesse à une tablée d’indépendants, ou pire, sortez les calculatrices, mentionnez le montant d’une rente AVS, et regardez les gens se recroqueviller, devenir verts, ou blancs, à choix, voire éluder la question.

Tout est une question de concessions, et de compromis. Quel prix est-on prêt à payer pour sa liberté? Et pour sa sécurité? Quand est-ce qu’on dit stop? C’est fascinant, ces transitions de vie.

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Sept mois sans Tounsi [fr]

[en] Grieving Tounsi, 7 months in.

Aujourd’hui je me sens vide plutôt que triste, mais quand je plonge mon regard dans ce vide, je vois qu’il est encore rempli de larmes qui ne veulent pas sortir. Ah, mon petit deuil de chat. A l’échelle des drames de la vie, ça paraît bien mineur. Mais à l’échelle de la peine dans mon coeur, c’est clairement majeur. On ne fait pas de concours de peine. Chacun la sienne ou les siennes, la peine c’est la peine. On doit vivre avec.

Vivre avec l’absence, l’absence irrémédiable. Je n’y pense plus trop, à vrai dire, mais dessous, la peine est là, et je me traine, dans mes jours, mes nuits aussi parfois. Mes semaines et mes mois et mon absence de chat. J’aimerais ne plus avoir de peine. J’aimerais qu’il y ait de la place dans mon coeur pour Erica, mais je vois bien que c’est trop tôt, et ça me fait double peine, du coup. J’aimerais pouvoir penser à mon drôle de chat gris et blanc avec tendresse et sans fondre en larmes, sans vouloir si fort son retour qui n’aura jamais lieu.

Ce qui reste de lui est un tas de cendres dans une petite boîte au pied de mon lit. Le poids de son petit corps doux et chaud au coin de mes pieds dans le lit me manque. Son regard vif et plein d’intention quand il me regardait. Sa manière presque nerveuse de faire sa toilette. Ses bonds à travers le jardin pour répondre à mon appel. Ses postures improbables, son vendre si doux et blanc, ses pattes fines, sa truffe rose qui passait de pastel à fraise tagada. Son intérêt pour tout ce qui se passait autour de lui. Lui, quoi. Tounsi me manque. En sourdine, la plupart du temps.

J’en suis là: au fond, je refuse toujours d’accepter sa mort. Ça viendra, un jour, ce sentiment d’être en paix avec les choses contre lesquelles on ne peut rien. Le temps, les larmes. Mais je suis pressée car j’en ai marre d’avoir mal, et être pressé, ça ne fait pas avancer.

N’en déplaise à certains, je vois le deuil comme quelque chose à travers lequel on avance. On accepte de plus en plus. Et en acceptant plus, la douleur s’atténue. L’absence reste, le manque aussi, et la tristesse, mais la vie reprend. Et là, à force de vouloir m’arracher, j’ai l’impression de m’enliser dans les limbes. A chacun sa façon d’avancer. Et de deuil en deuil, le chemin varie.

A la mort de Tounsi, je croyais savoir où j’allais. J’avais déjà perdu Bagha, ce qui m’avait semblé insurmontable. Et je l’avais surmonté. Mais là, je ne sais pas trop où je suis. Ai-je oublié? Ai-je pris ma peine trop à la légère, alors même que j’essayais de lui donner sa place? Est-ce que simplement, chaque chat, chaque relation, chaque séparation étant unique, il faut à chaque fois se frayer une voie nouvelle vers la sérénité?

Je n’avais pas d’impatience après la mort de Bagha. Je crois, au contraire, que j’avais explicitement décidé de me donner le temps. Le temps d’être bien dans ma vie sans chat, je disais. Je voulais que ça prenne du temps.

Aujourd’hui, c’est moins simple. Il y a mon vieux Quintus, toujours, et Erica qui s’est retrouvée parachutée ici, à un moment que ni elle ni moi n’avons choisi. Ce n’était pas le bon moment, pour plein de raisons, mais c’était le sien. Alors elle est là. Il y a Fripouille, aussi, qui vient en pension pendant les vacances de sa maîtresse.

Ma vie sans Tounsi ne ressemble en rien à ma vie sans Bagha. Je prendrai le temps qu’il faudra pour être triste. Pour accepter, peut-être, un jour, que j’ai dû tenir dans mes bras mon drôle de chat gris et blanc et le regarder mourir.

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