Lettre à mon vieux chat [fr]

[en] Memories of Quintus.

Quand tu es arrivé chez moi tu n’étais déjà plus très jeune. Quand j’ai dit à ta première maîtresse que je pouvais te prendre, elle m’a dit “tu es sûre? il n’est pas tout jeune!” J’ai répondu oui sans hésiter.

La première fois qu’on s’est vus tu devais avoir six mois. C’était en été. On avait traversé la France et une partie de l’Angleterre avec mon frère pour ramener Cali à sa famille. Ta famille. Ma famille aussi, un peu, mine de rien. Les premières photos que j’ai de toi sont en noir et blanc, et c’est difficile de dire si c’est vraiment toi ou bien ton frère. Vous vous ressembliez beaucoup. Il était un poil plus foncé que toi. Vous étiez l’un comme l’autre des “chats de genoux”, câlins, confiants, et très attachés l’un à l’autre.

Au fil de mes visites en Angleterre, vous dormiez généralement les deux sur ma tête – je sais qu’Aleika m’a trouvée plus d’une fois au matin enterrée sous un tas de chats. Je me souviens d’un jour, une visite administrative d’un homme inconnu: moins de 10 minutes après son arrivée, il avait sur ses genoux deux chats occupés à faire leur toilette mutuelle.

Tu n’avais pas vraiment de nom à l’époque, si ce n’est celui écrit sur ton pedigree: Oaxaca Little Quintus.

Ton frère est mort à un moment donné, et toi tu as continué ta vie de chat anglais bien dans ses coussinets: rentrer et sortir par la chatière 20 fois par jour, squatter le canapé des voisins, voler des oeufs de pigeon dans leurs nids, souffler sur le jeune chien quand il se montrait trop entreprenant, sortir par la fenêtre du premier en passant par l’avant-toit et le muret – un bond de deux mètres qui semble surréaliste depuis bien des années. Et surtout, des heures sur les genoux de ta maîtresse, un ronron continu, et tes petits ronflements lorsque tu dormais sous son lit durant la sieste. Un super, super chat.

Alors j’ai dit oui sans hésiter. Parce que c’était elle, évidemment, mais aussi parce que c’était toi. Safran venait de mourir, je m’étais projetée dans un avenir à deux chats qui venait d’être emporté par la PIF, j’avais de la place pour un chat et je te connaissais déjà. Toutes ces nuits à dormir sur ma tête à Birmingham t’avaient assuré une retraite paisible en Suisse.

 

Juillet 2012, tu es donc rentré avec moi à Lausanne. Tu as fait le tour de l’appartement en grondant, Tounsi sur tes talons. Puis tu t’es installé sur le lit pour une sieste bien méritée.

Il te manquait un peu de respect, au début, le jeune Tounsi. Mais tu ne t’es jamais laissé marcher dessus. Au fil des années vous êtes devenus bons potes, les inséparables de la sieste, les séances de toilettage qui finissaient en échanges de tartes: tu aimais grignoter et mordiller entre deux coups de langue, et Tounsi ne prenait pas toujours ça bien. De son côté, il avait régulièrement des pulsions pas forcément bienvenues

En 2013, vous aviez tout deux – mais surtout toi – joué les super-nounous pour Max, Lilly et Sushi. Les 10 premiers jours avec les orphelins, tu avais franchement fait la tête aux p’tits rats. Puis un jour, l’un d’eux s’étant installé près de toi, tu t’es mis à lui faire sa toilette. Après, ça n’a pas arrêté. Je te les donnais l’un après l’autre pour que tu les toilettes de haut en bas.

Tu avais eu accès à l’extérieur toute ta vie, et ici aussi tu l’as eu. Je me souviens t’avoir cherché longtemps, angoissée, lors d’une de tes premières sorties. J’avais fini par te trouver, faisant la sieste roulé en boule tranquillement dans les herbes hautes du jardin, ignorant superbement mes appels désespérés, alors que j’avais dû passer dix fois à côté de toi.

Déjà à cet époque l’arthrose avait bien mis à mal tes pauvres coudes. Je me souviens de la radio. Même moi, je voyais que ce n’étaient plus des coudes. Assez  vite j’ai commencé à te poser au sol après t’avoir pris dans mes bras, à te porter en bas des escaliers. Dehors, tu courais encore, mais au fil des années ce qui restait de galop a disparu pour laisser place uniquement au trottinement. Pour monter les escaliers tu faisais des petits bonds. Tu faisais ce que tu pouvais!

Tu chassais encore, ramenant au chalet un souris à 5h du matin, à la grande surprise de mon invitée du séjour. Tu te perchais sur la table ou ma palette fleurie pour observer le jardin depuis le balcon. C’était toujours le soir que tu aimais le mieux sortir. Je me souviens: Tounsi rentrait vers 21h, et c’est là que tu avais envie d’aller dehors. Comme je n’ai jamais aimé laisser mes chats sortir pendant que je dormais. Alors je me couchais tard. Tu n’allais jamais bien loin, mais tu n’étais jamais pressé de rentrer.

Il y a eu ensuite une longue période où nous nous promenions dans le jardin, Tounsi, toi, et moi. On faisait le tour de l’immeuble. On allait même autour de l’immeuble de derrière, jusqu’à se faire engueuler par le concierge. Tounsi avait toujours été un peu chat-chien, et toi tu t’étais mis à nous suivre. Je n’ai compris que bien plus tard que tu commençais certainement déjà à perdre la vue, et que c’était rassurant pour toi de te balader avec nous.

Puis les tours d’immeuble ont cessé. Etait-ce avant ou après la disparition subite de Tounsi? Quand ta cécité est devenue évidente, j’ai cessé de te laisser sortir seul. Tu ne t’éloignais pas du devant de l’immeuble, de toute façon. Alors je te prenais dans mes bras, et on sortait au jardin. Au fil des années les sorties se sont rétrécies, raccourcies. La présence d’un chat agressif dans le voisinage n’aidait pas.

2016 a été la première grande alerte pour ta santé. Une vilaine pancréatite, pronostic réservé. Tu t’en es tiré. Avant ça, tu avais été globalement très en forme. Tu avais failli perdre un oeil en 2014 (une infection), et en 2015 manqué t’étouffer avec une croquette. En fait, tu t’étais étouffé, tu avais juste manqué y rester. Quand Tounsi est mort, le jour de l’an 2017, je ne pensais pas que tu verrais la fin de l’année. Tu étais déjà bien vieux, 16 ans, et je me préparais à ce que vienne ton heure. Mais non.

Tu as passé l’été, même si tu péclotais. La mort de Tounsi t’a tout de même affecté, dans le sens où il était pour beaucoup de choses ta canne blanche. Pour aller manger, pour aller dehors, tu dormais avec, il te stimulait. Je t’ai regardé devenir un vieux chat dont la vie se rétrécissait à vue d’oeil. Et en automne, re-pancréatite, puis diabète. Cette histoire, vous la connaissez. Mais j’ai pensé que c’était la fin pour toi.

La rémission de ton diabète, un an jour pour jour après la mort de Tounsi, a été le début d’une vie avec toi où je me disais que chaque mois était du bonus. Je ne pensais pas que tu verrais ton 17e anniversaire. Ni l’hiver suivant. Ni ton 18e. Ni ton 19e. Et nous voilà. Ces dernières années ont été du sursis, je le savais bien. On a géré toutes tes maladies aussi bien que possible. Il y a un an environ, au détour d’un traitement antibiotique “un peu pour voir”, parce qu’à ton âge, on a tendance à essayer et voir si ça marche, tu as même repris du poil de la bête.

En janvier l’insuffisance rénale a failli avoir raison de toi. Une semaine d’hospitalisation sous perfusion. Le mercredi, tout espoir semblait perdu. Je suis allée te récupérer jeudi le coeur lourd, pensant que les analyses confirmeraient ce qu’on avait vu la veille, à savoir que rien n’aidait. Coup de théâtre, tu allais mieux, on t’a gardé un jour de plus, et tu es rentré en meilleure forme que tu ne l’avais été depuis des mois.

Ce qui me préoccupait le plus c’était ton arthrose. Tout le reste on pouvait “gérer”. Combien avais-tu mal? Est-ce que ta vie comprenait plus de bonnes choses que de souffrance? Ça fait des années en fait que je me pose cette question. Ta qualité de vie en vaut-elle encore la peine? As-tu encore du plaisir à vivre? Et comment évaluer la souffrance, avec un animal maître dans l’art de la cacher?

Cette dernière année, et surtout tes derniers mois, depuis janvier, c’est aussi ta perte de poids qui me préoccupe. A ton âge on ne récupère pas ce qu’on perd. Tu es faible, ça fait longtemps que tu ne te déplace que parce que c’est nécessaire. Avant l’arrivée d’Oscar tu faisais encore des allers-retours entre le canapé du balcon, celui  du salon, et le lit. Mais là, ça fait des mois que tu as pris racine dans le lit. Tout récemment, tu as recommencé à prendre plaisir au canapé du balcon. Tu y es même revenu quelques fois par toi-même.

Mais ce dernier mois, cette dernière semaine surtout, nous n’en sommes plus là. Ça me brise le coeur, mon vieux chat adoré. Au moins tu sembles paisible, juste là. Mais quand je pense à la richesse de tes 19 années de vie, et que je vois tes journées aujourd’hui, je sais qu’il va être très bientôt temps.

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