Facebook: on s’est pris une machine à remonter le temps dans la tronche

[en] Musings on the Facebook "private message bug" hysteria.

Hier soir, vous avez peut-être entendu qu’il y avait un “bug” Facebook qui faisait apparaître des messages privés dans la timeline. Rassurez-vous, jusqu’à nouvel avis, il n’en est rien: allez vite lire ce super petit compte-rendu de 20minutes.fr sur l’hystérie collective qui nous a frappée dans la nuit.

Pour les sceptiques, je vais faire comme 20minutes: si vous avez une preuve matérielle qu’il y a effectivement bug (à savoir, une message apparaissant dans votre timeline accompagné de l’e-mail vous annonçant que vous avez reçu un nouveau message privé), balancez-moi ça et je rectifierai. Et bien sûr je ne publierai pas votre message privé :-p

Je ne résiste toutefois pas à faire quelques commentaires, un peu en vrac. Début de tartine, allez chercher un jus d’orange.

Notons d’abord que les médias (et non pas les “internautes anonymes”) sont les grands coupables dans la génération et la propagation de cette rumeur. Et ça me fait penser à l’instant à cet excellent article de Titiou Lecoq, à lire aussi: “Ma réponse aux élites qui ‘détestent’ internet“.

PEBCAK. Problem exists between chair and keyboard. Le problème ici, c’est nous et notre mémoire faillible, nos codes sociaux mouvants, notre compréhension partielle des outils avec lesquels on jour, notre recherche incessante (et inconsciente) de ce qui confirmera nos croyances (ici: Facebook sont des gros méchants irresponsables).

(Vous noterez en passant mon “confirmation bias” à moi: rares sont les “vrais méchants”; les médias — et certaines personnes — aiment se faire peur et faire peur; on a tendance à sombrer dans des théories du complot face à ce monde qui nous échappe — au moins quelqu’un maîtrise la situation, ouf; le monde est plus complexe qu’on ne le croit et on cherche toujours un coupable pour ce qui ne va pas; et j’en passe…)

Revenons à la mémoire. Ah, la mémoire. Vous chercherez les articles vous-mêmes, sur ce coup, si vous voulez plus d’explications. Mais on sait bien aujourd’hui que la mémoire est extrêmement plastique. Ce n’est pas un enregistrement sur un disque dur. Et je ne parle pas que des “fausses mémoires”.

A chaque fois qu’on se souvient de quelque chose, on reconstruit le souvenir à partir des bribes de contexte et d’éléments “enregistrés”. Le présent et nos émotions du moment s’y mêlent. Et après ça, le souvenir est “réenregistré”, écrasant la première version. A chaque fois qu’on fait appel à un souvenir, on le change. Effrayant, non? Et en plus, c’est même pas des souvenirs complets, c’est des machins partiels qu’on réinvente à moitié.

J’ai vu arriver sans surprise le démenti initial de Facebook. Mais quelques personnes de mon entourage soutenaient qu’elles avaient trouvé chez elles la preuve du bug. Des personnes que je respecte, et qui savent faire la différence entre un message privé et public.

Alors je suis allée regarder chez moi. Consternation! J’ai trouvé dans ma timeline des messages passablement personnels. Oh, pas de quoi fouetter un chat ou briser mon couple. Mais quand même, étonnant. Pour en avoir le coeur net, j’ai consulté ma Mémoire: GMail. Comme l’a très bien dit David Labouré dans notre conversation Facebook sur le sujet, “ta mémoire s’appelle GMail”.

Eh ben, stupéfaction: c’était bien tous des messages du mur. Oui, même les machins qui commençaient avec des salutations, se terminaient avec des xoxo, et qui suggéraient qu’on se voie pour une pizza la semaine prochaine. J’ai fouillé, fouillé, et rien trouvé.

Allez, sautons dans la machine à remonter le temps. 2011, 2010, 2009, 2008, 2007, 2006… Y avait-il des messages privés vraiment privés à l’époque? Je ne m’en souviens plus, honnêtement. Par contre ce dont je me souviens, c’est qu’on écrivait des choses sur les murs des gens. Il y avait même, à une époque, la vision “mur-à-mur” qui affichait sous forme de conversation les messages qu’on s’était laissés sur nos murs respectifs. Le mur, c’était le truc sur lequel nos amis laissaient des messages. Ecrire sur son propre mur, ça ne se faisait pas. (J’ai même posté des choses sur mon mur pour dire ça, c’est dire!)

J’en déduis (parce que là, ma mémoire me fait défaut, enfin, un vague souvenir, mais il est vague) que poster un statut ce n’était pas la même chose que publier sur son propre mur.

Je me souviens avoir dû rendre attentifs les gens (lors de conférences, formations) au fait que ce qu’ils publiaient sur le mur d’autrui, ils ne savaient pas qui pourrait le lire. Les amis du destinataire… c’est quelque chose qu’ils ne contrôlaient pas. Et surtout, ils ne contrôlaient pas si le mur était visible aux amis, aux amis d’amis, aux amis et aux réseaux (vous vous souvenez du réseau “Suisse” dans les débuts?) Avec les commentaires, on avait le même problème. Je me souviens d’élèves qui écrivaient des choses “privées” dans les commentaires de leurs amis, sans réaliser que ces amis étaient peut-être amis avec des profs :-)

Aujourd’hui encore, je vois que la distinction entre message privé et message sur le mur est loin d’être évidente à saisir pour des internautes débutants, tant sur le plan conceptuel que technique.

Dur-dur pour nos petits cerveaux de mammifères d’appréhender comment circule l’information dans un espace numérique semi-privé.

Il y a six ans ou même quatre ans, on n’utilisait pas du tout de la même façon les messages sur le mur des autres. Aussi, à l’époque, on avait bien moins de contacts. Ce qu’on était prêt à mettre sur le mur de quelqu’un en 2006 ou en 2008, on ne le mettrait plus aujourd’hui.

Même si le réglage est resté “amis seulement” durant toutes ces années, sa signification a évolué. Quand on publie quelque chose aujourd’hui, on peut avoir une relativement bonne idée de qui le lit. Mais on n’a aucune idée qui le lira dans le futur. C’était déjà un enjeu important avec les blogs, lorsque le web était moins “mainstream”. On publiait des choses sur l’internet public, pour son public actuel, en oubliant que dans six mois ou six moins son patron pouvait débarquer dans le monde en ligne et lire nos écrits immortels.

Facebook n’est pas complètement blanc dans l’histoire: les paramètres de confidentialité ont changé de nombreuses fois, parfois de force. On est bien pardonnables d’avoir perdu le fil. Comme le rappelle mon ami Kevin Marks, danah boyd a très bien expliqué l’importance de prendre en compte les codes sociaux et la perception des utilisateurs, et en particulier notre tendance à nous reposer sur “privacy by obscurity”. C’est “privé” parce que peu de gens le trouvent, même si les droits d’accès le sont moins. Avec timeline (et d’autres évolutions de la plate-forme avant ça, comme l’apparition du newsfeed, qui avait provoqué une véritable révolution — les francophones ne l’ont pas vécu, c’était très tôt), Facebook fait remonter à la surface et rend facilement trouvable des choses qui étaient auparavant relativement cachées.

Ma politique générale de publication (“tout ce que tu mets en ligne risque de finir dans les journaux”) me paraît bien saine, du coup. (Et non, je n’applique pas ça littéralement-tout-le-temps-sans-exception. Il y a des choses que je publie sur Facebook que je préférerais ne pas voir apparaître dans les journaux. Quand même. Mais je sais que tout ce que j’y mets court un risque de devenir un jour un peu plus public que ce que je pensais au départ.)

Pourquoi sommes-nous si prêts à croire à une magistrale bourde de Facebook? C’est vachement grave, quand même, de rendre public des messages privés. C’est arrivé à Twitter et c’était pas joli. Si je concevais un système comme ça, je m’assurerais bien que les baquets dans lesquels on stocke le privé et le public ne se mélangent pas trop côté code. Je suis pas développeuse ni ingénieur, mais d’après ce que nous dit Facebook, quand ils disent que ça peut pas arriver techniquement, c’est à ce genre de chose qu’ils font référence. (Quelqu’un qui sait mieux que moi peut peut-être expliquer.)

Facebook, ces temps, c’est la grosse méchante entreprise. Celle qui est évaluée à des montants astronomiques et qui a fait une entrée en bourse générant bien du schadenfreude chez ses détracteurs. C’est le Big Brother de 2012. Notre Microsoft. La sale entreprise qui fait un profit indécent sur le dos de nos photos de chats. Un service qui devrait être d’utilité publique mais qui est au mains de Zuck. En même temps, on adore passer du temps sur Facebook. On est accro. Amour-haine, quoi. Donc oui, s’il y a l’occasion de dire qu’ils se sont plantés grave, on va sauter dessus! Scandale! Outrage! Drame! Catastrophe!

On est un peu susceptibles. On monte aux barricades pour un oui ou pour un nom. Cf. le fameux statut qui a recommencé à faire ses rondes, mais qui n’est rien d’autre qu’un message en chaîne à côté de la plaque: “Attention, avec la nouvelle version de Facebook, les gens peuvent voir des trucs privés qu’ils devraient pas pouvoir voir, merci de vous bander les yeux quand vous regardez mon profil histoire que vous ne les voyiez pas!”

L’être humain n’aime pas trop le changement. On réagit négativement, on menace de tout quitter. Rappelez-vous les révoltes lors de chaque nouvelle version de Facebook: on est toujours là, et même tellement là qu’on en a oublié comment c’était avant, au point de croire en toute bonne foi que les messages “privés” sur nos murs ne peuvent pas en être, parce que jamais on aurait fait des choses pareilles.

On réagit “contre” parce que c’est du changement. Son contenu importe moins. J’ai d’ailleurs pris l’habitude d’attendre quand quelque chose change et que je n’aime pas. Je sais qu’une bonne partie de mon “je n’aime pas” c’est juste parce que ça a changé. J’ai des nouveaux embouts dans mes appareils auditifs. Ça remplit mes oreilles. Ça change le son. Je n’aime pas. Mais j’attends quelques semaines avant de décider que vraiment je n’aime pas et que je veux revenir en arrière. Parce que ce que je n’aime surtout pas, là, c’est juste que “c’est pas comme j’ai l’habitude”. Bon, moi je suis un cas un peu particulier, parce qu’avec un léger trouble de l’adaptation, j’ai dû me pencher sur ces questions avec beaucoup d’attention. Mais je ressens juste un peu plus fort ce que “tout le monde” ressent face au “nouveau imposé”.

Si on résume?

  • les médias ont bien chauffé la salle
  • on utilisait Facebook bien différemment il y a 4-5 ans
  • notre mémoire est plastique et faillible
  • Facebook a changé ses paramètres de confidentialité de nombreuses fois, et dans le processus certaines choses “un peu plus cachées” sont devenues “un peu plus publiques” (comme les messages du mur)
  • on aime bien taper sur Facebook ou tout autre grand méchant monopole profiteur
  • les espaces numériques semi-publics, c’est pas facile de s’y retrouver (même pour les pros)

 

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8 Responses to Facebook: on s’est pris une machine à remonter le temps dans la tronche

  1. Une Pétasse says:

    Me souviens encore avec précision de ce temps où l’on pouvait poster sur son mur ou mettre un statut, ce qui était deux choses différentes. J’ai aimé la parano qu’a soulevé cette annonce, on a senti quelques personnes fébriles… J’ai vérifié par acquis de conscience, afin que le monde ne soit pas trop brutalement au courant de mes utlimatums “Non on va voir Batman au ciné et puis c’est tout”, mes menaces “Je vais t’offrir l’album de Franky Vincent à ton anniversaire” ou mes prises de position “Je ramène du Bordeaux pour ce soir”. Facebook, tu sais animer une soirée !

  2. raph says:

    Ce qui est intéressant dans ce cas-là, mais ça vaut aussi pour plein, plein, d’autres choses sur les réseaux sociaux, c’est d’observer avec quelle vitesse la fausse rumeur se propage, avec quelle lenteur le démenti se propage, et surtout la force de conviction de ceux qui refusent de croire au démenti – ça éclaire sur pas mal de croyances populaires, en fait.

  3. Ce qui me frappe c’est tout le chapitre sur “pas facile pour nos cerveaux de comprendre ces espaces semi-privés”.

    Sachant comme la frontière est floue, je continue à privilégier le mail pour la communication privée. Je me demande si ça ne ferait pas de moi un dinosaure ?

  4. Bon,

    J’ai fini ma tasse de thé (et non mon verre de jus d’orange) et je me retrouve assez dans cet article. En tous cas au niveau de ma mémoire ultra-faillible…

    C’est vrai que Facebook est diabolisé et tout et tout, mais c’est vrai aussi qu’ils cherchent un peu la m… aussi par exemple lorsqu’ils changent dans notre profil facebook notre adresse email pour mettre une adresse @facebook.com.

    De là, à dire qu’ils méritent ce déferlement de suspicion et de haine, il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas, parce que je ne suis pas journaliste…

    En tout cas, bravo d’avoir fait le point et de nous avoir rappelé qu’à nos débuts sur Facebook, la donne n’était pas la même

  5. Shalf says:

    Erwan Cario pour Ecrans est assez complet sur le sujet : http://www.ecrans.fr/Facebook-le-grand-bug-des,15239.html

    J’apprécie d’ailleurs particulièrement qu’ils aient pris un peu de temps pour faire un article de fond.

  6. Virginie says:

    Merci beaucoup pour cet article très bien documenté, et en plus, agrémenté d’humour! J’avoue avoir m’être laissé prendre au “jeu”, hier soir, un peu flippée, à “remonter ma timeline” depuis mes premiers pas sur Facebook (grâce ou à cause de toi, d’ailleurs ;) )… Et là, je me suis pris un bon coup de machine à remonter le temps dans les dents, en effet…

    Notamment en me rendant compte, que la honte anticipée que je ressentais dans ma recherche – infructueuse d’ailleurs – de ces messages privés “devenus publics”, était remplacée au fur et à mesure de la relecture, par la honte causée par MES PROPRES “statuses” postés de manière tout à fait volontaire sur mon profil, au vu et au su de tous, à une époque où je pense que je ne me rendais pas bien compte de ce que ça impliquait. Il faut dire qu’en ce temps là, j’avais peut-être 20 ou 30 amis sur Facebook, qui me connaissaient en vrai, et que je savais pouvoir “comprendre” mon humour ou mes inside jokes…

    J’en suis venue à la conclusion aujourd’hui que j’ai appris malgré tout à ne jamais plus poster des trucs trop personnels sur Facebook, depuis que mes amis sur la plate-forme ne correspondent plus aux amis de la vie réelle, mais plus à des contacts de tous horizons. Je te suis totalement dans l’image “tout ce que vous mettez en ligne peut atterrir dans les journaux un jour”. Suivons ce précepte et arrêtons de paranoïer, ceci dit, ma confiance en FB s’est suffisamment érodée ces dernières années pour que ce “bug” sans fondements m’ébranle un moment…

  7. Barzi says:

    Ah, Facebook… Je me souviens, il y a bien des années de cela, quand mes élèves ont commencé à polluer mon espace numérique avec leurs Skyblogs (et les u-blog, juste avant… Bonpourtonpoil doit se souvenir d’une loutre…). On se croyait alors tranquille, sur nos petits blogs personnels. Et ils sont arrivés. Nous avons alors migré sur MySpace. Traqués par les petits jeunes kikoolol, attirés sur MySpace par leurs groupes de musique décérébrée, nous avions alors migré sur un truc un peu neuf, qui sentait la peinture fraîche et le manque de finitions: Facebook. Mais cela n’a pas duré. Après une dure journée de travail, ne voulant pas retrouver la tronche de mes élèves et leurs bières (ou joints) à la main sur mon mur, j’ai migré sur Twitter. Je viens d’y passer quelques mois de grande paix intérieure. Mais voilà qu’une poignée d’élèves un peu plus éveillées que les autres ont décidé de me suivre… elles n’écrivent rien; elles ne font que me suivre (ainsi quelques idoles musicologiques).

    Je suis traqué, suivi. Vers quoi vais-je me tourner maintenant? Peut-être vers le réseau asocial; un cahier et un stylo, enfermés dans mon bureau. Ou alors vais-je réinventer une vieille technologie oubliée et inconnue de mes élèves, à la sauce web 3.0, comme le télégramme, si cher à Sherlock Holmes.

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