Pas envie [fr]

Tout à l’heure, je voulais écrire. Un truc précis. J’ai fait un détour par autre chose, et l’envie a filé se cacher sous un meuble.

J’ai un drôle de rapport à l’envie. L’envie de faire, donc. C’est compliqué, j’hésite à essayer d’expliquer.

Quand une envie passe j’ai tendance à vouloir me jeter dessus pour en faire quelque chose avant qu’elle s’en aille. Souvent, je n’ai pas d’envie. Envie de rien.

Et faire quand je n’ai pas envie, c’est au coeur de ma lutte. J’ai bien compris que dans la vie, il faut souvent faire même si on n’a pas envie. Ses impôts, aller au travail parfois, mais aussi des choses aussi bêtes que la vaisselle ou se faire à manger.

Je me raisonne, mais ça demande souvent une énergie folle. La contrainte en trainant des pieds ou même en allant à reculons. Alors je me dis, et si on travaillait sur l’envie? La créer, l’alimenter? Ce n’est pas une mince affaire non plus.

J’en entends déjà: “tu te prends trop la tête” ou de l’autre côté “non mais t’as raison de pas faire si tu as pas envie”. Les deux sont vrais sous un certain angle mais ne font rien bouger.

Hier, j’écoutais “Creatures of Habit“, un épisode de l’excellent podcast Hidden Brain. Pourquoi fait-on ce qu’on fait? On tend à surestimer l’importance de notre volonté, alors qu’une grande partie de nos actions sont déterminées par nos habitudes. Les habitudes, ça peut se contrôler, en partie, si on comprend comment elles s’établissent et s’éteignent.

Peut-être que je suis prise dans ce piège, à penser que “vouloir” (“avoir envie”?) est la clé de l’action et par conséquent du sens de la vie. Parce qu’évidemment derrière toute cette histoire d’envie/pas envie il y a celle du sens. Je n’arrive pas à y échapper, ni à y répondre de façon satisfaisante.

Faire ce qu’on a envie, c’est une solution facile, au fond. Mais peut-être que faire ce qu’on doit, regarder plutôt par la lorgnette de la responsabilité – aux autres, au monde, mais avant tout à soi-même – est plus satisfaisant, et au final, serein. Et peut-être que dans cette quête de sens il faut inclure la notion de bien-être (au sens éthologique plus que “développement personnel”).

Une autre notion qui est venue compléter ma boîte à outils il y a quelque mois, c’est celle de courage: le courage de faire les choses qui ne sont pas faciles. Peut-être, pour moi, simplement le courage de faire ce qui est bien pour moi, envie ou pas. A force, je me connais quand même assez bien, et je sais un peu ce qui marche et surtout ce qui marche pas.

Alors nous y sommes: je vais avoir le courage de ne pas attendre l’envie et de faire ce qui est de ma responsabilité pour assurer mon bien-être.

Pour le sens, il faudra peut-être repasser.

Bribes de pandémie 6 [fr]

Nous sommes là entre ces quatre murs, qui sont parfois huit, ou douze, ou seize. Peu importe leur nombre ils restent des murs. Entre dehors et nous, un pas à ne pas franchir. L’air m’appelle, je lui dis “bientôt”, et je reste dans mon cadre, sans dépasser des lignes. Ah, laisser courir l’aquarelle et mélanger les couleurs! Je plante une saxifrage et tourne le sablier. Nous regardons couler le temps, ensemble, dans un même regard usé, tandis que dehors la vie bat son plein et avance sans nous. Nous retenons notre souffle dans l’air immobile alors que souffle le vent dans les brindilles et bourgeons.

De nos murs intérieurs il n’est jamais question. Les yeux dans les yeux, je pénètre ton âme écornée par l’attente. Le jardin est fané, semis négligés. Pourtant l’an dernier nous l’avions tant aimé! Ma saxifrage est morte, et mon temps envolé.

***

Je sors en cachette, la nuit tombée. C’est très convenu mais c’est ça que je fais. Je ne croise personne et me roule dans les prés. Les étoiles veillent sur moi et mon rire alimente le ruisseau. La terre sent fort et j’aime ça.

De retour à pas de chat, je pose mes cheveux-graminées sur l’oreiller et ferme les yeux. Une étoile m’a suivie et scintille dans mon ciel.

Les pirates de Bellerive [fr]

Les pirates de Bellerive
Ont percé l’horizon
Chevauchant les nuages
De leur lagon turquoise

La tempête les fouette
Leur pavillon tient droit
Plus rien ne les arrête
Poursuivant la lumière

C’est un rêve d’enfant
Les montagnes et le vent
Un bleu tellement profond
La lueur des ténèbres

Image, emporte-moi
Crève ton cadre et jaillis
Mille éclats de soleil
Pour un instant de vie

Bribes de pandémie 5 [fr]

Dans la torpeur sèche du soleil de février
J’écoute le chant perdu de ce merle esseulé
Des insectes paresseux chatouillent le vieux matou
L’air pur de la pandémie vient bercer ma rose

Dans cet éclair qui nous dure, nos vies suspendues
Et nos liens distendus, fracas sourd en nos coeurs
Le vol de la coccinelle dans un rêve d’espace
Ouvre l’horizon d’un avenir plus serein

Bribes de pandémie 4 [fr]

Parfois il faut écrire pour voir ce qui vient. Il vient du vent, de la tempête ou de la pluie, parfois du soleil et les oiseaux qui chantent. La nature à travers mon être, l’odeur de la terre et la chaleur de l’herbe au milieu de l’été.

Parfois il faut écrire pour voir ce qui vient. Ça vient d’ailleurs, ou bien de moi, ce n’est pas toujours clair. Les mots s’alignent et le sens surgit, s’envole comme un oiseau qui n’est pas une hirondelle, ou parfois s’étale sur le sol comme un pot de peinture renversé.

Parfois il faut écrire pour voir ce qui vient. Avec douleur, avec tristesse, rarement avec joie. La mélancolie domine et me tire en arrière alors que mes doigts ne font qu’avancer. Tant d’années sur un clavier. De quoi est faite une vie? Qu’en reste-t-il quand elle expire?

Parfois il faut écrire pour voir ce qui vient. Pour voir ce qui va, aussi, et ce qui ne va pas. Pour tenter de mettre le doigt, désespérément, sur la clé, la source, l’origine, la solution. Démêler l’écheveau de l’être, insuffler de la vie dans le temps qui passe. La course effrénée au sens, encore, toujours, plus encore, il faut du sens si l’on ne veut pas mourir.

Parfois il faut écrire.

Bribes de pandémie 3 [fr]

Des mots perdus sur un clavier
Les miens
Ils cherchent un chemin
Pour dire le monde
Le fond du monde
Comme l’amour de René Char
Ils ne sont déjà plus les miens
Dans la ville numérique
Chacun peut leur parler
Je crains qu’ils ne sachent quoi répondre
Livrés à eux-mêmes
Le poids de la vie sur leurs lettres
Ma vie dans leurs espaces
Pour dire quelque chose
Quelqu’un
Quelque part
Qui sent
Autre chose
Que ce que je sens.

Pandemic Snippets 5 [en]

Sometimes, I write, and I pretend that it’s not me. It’s easy. I just put the words down, and stop worrying if “I” is “me”. It goes back and forth. If I believed in spirits I might say one is talking through me. I feel other. I read my words and cannot imagine writing them. Somebody else was there, in my fingers, singing in my mind. I stop worrying about being true to facts – just true to expression. True to emotion. Sometimes to emotion that feels alien, or that I didn’t know I had. There are things deep inside that try to crawl out, or push through the earth of the soul into the sunlight. The murky underwater of my being. That maybe doesn’t entirely belong to me.

Des mots perdus sur un clavier [fr]

Il y a des choses qui me trottent dans la tête. L’importance de la perception qu’on a des choses, même si elle ne colle pas à ce qu’on pourrait appeler la “réalité objective” (allô Merleau-Ponty). Que nos actes et silences communiquent, eux aussi (allô Watzlawick). Que la communication est interactionnelle (allô je ne suis pas sûre précisément qui, mais à l’IGB on baigne là-dedans). L’importance du vécu intérieur et sa réalité inaliénable; la nécessité de le prendre en compte dans nos relations.

Mais aussi, les âges de la vie: qui je suis aujourd’hui par rapport à qui j’étais il y a 20 ans (plus même), quand j’ai commencé ce blog, ou même il y a 10-15 ans, au coeur de ma carrière d’indépendante dans un domaine innovant. Aujourd’hui, j’ai moins envie d’innover, j’ai aussi moins envie de créer. Est-ce derrière moi? Est-ce une phase? Je suis moins en lutte avec le monde, plus acceptante, est-ce lié?

Alors que d’un côté je pense être un peu plus en paix avec le monde et avec moi-même, je me trouve plus facilement irritable avec les gens. C’est pas quelque chose qui me plait, et c’est le vilain petit secret que je tente de bien cacher, mais la réalité est que je me sens devenir moins tolérante, moins patiente. Je pense que c’est la pandémie. J’espère, en fait, parce que je n’aime pas être comme ça. Du coup je me replie un peu dans mon petit cocon, un peu trop peut-être, je fuis les sujets polarisants, j’attends que ça passe. Ma vie maintenant a moins de lien qu’avant, et je suis sûre que ça me fait quelque chose. Ne pas voir de visages, ou si peu, ne pas pouvoir être en contact sans insouciance. Je sens que tout ça est un poids, un poids sournois qui ne me fait pas du bien.

J’attends, donc, tout en me disant qu’il ne faut pas que j’attende trop pour vivre, parce que la vie c’est maintenant quand même, même si c’est pas la vie qu’on voulait ou le monde qu’on voulait. Ces années de pandémie, on ne va pas les récupérer. Je tente de me tourner vers l’intérieur: apprendre, me former, mieux gérer mon quotidien, mieux me connaître, écrire, écrire plus. Méditer à coups de mots sur le monde et la vie, faire quelque chose de constructif et peut-être même de créatif de ce que le hasard ou le sort nous ont servi. Tant bien que mal.

Mais je vois bien que la vie au temps de la pandémie ne convient pas à mon équilibre. J’ai la chance et le luxe que ce soit “juste” mon équilibre. Pour d’autres, c’est leur gagne-pain, leur santé physique, leur monde qui s’écroule ou même prend faim. Dans mon privilège, je cherche toutefois à “être mieux” et “faire mieux”, à regarder le verre à moitié plein, à ne pas juste attendre que ce soit fini. Parce qu’à force d’attendre que ça passe, on court le risque de se retrouver au bout du chemin en n’ayant pas fini d’attendre.

Alors aujourd’hui j’écris, même si je ne suis pas trop sûre quoi dire, même si les idées sont mal formées dans ma tête, même si ça me semble un peu vain, d’étaler sur un clavier un peu de mon mal-être et du sens que j’essaie de trouver dans le monde. Parfois j’ai le sentiment que les mots ont le pouvoir de dissiper le mal-être et d’en faire quelque chose qui peut compter, qui peut toucher une vie autre que la mienne, et ainsi créer du sens et du lien.

Peut-être.

Un livre de chevet [fr]

A un moment donné j’ai perdu confiance dans ma capacité à m’endormir. Je ne saurais pas trop dire exactement quand, mais ça fait un moment. J’ai toujours eu du mal à aller me coucher, mais une fois couchée, pas tellement à m’endormir. Durant des périodes stressantes de ma vie, ça m’est arrivé, mais c’est pas “standard”.

Il y a des années et des années de ça, la préparation de ma demi-licence de français à l’uni avait méchamment entamé mon sommeil. J’avais du mal à dormir, je me réveillais en sursaut le matin et je ne me rendormais plus. J’ai découvert la tisane de fleur d’oranger, et j’aime à dire qu’elle a sauvé ma demi-licence de français.

Quand j’ai commencé à enseigner, alors que j’approchais du burnout, c’était pas top non plus. Je m’étais fait la réflexion que si je ne faisais plus rien hors du travail, c’était normal qu’il n’y ait que ça dans ma tête.

Au fil des années j’ai réalisé que plus je suis fatiguée, moins j’arrive à me mettre au lit, plus ça tourbillonne dans ma tête. Vous voyez le cercle vicieux. Une sorte d’hyperactivité vespérale.

Cet été, j’ai eu des soucis de mécanique respiratoire (je vous passe les détails) qui m’ont énormément gênés pour dormir. A un point catastrophique et extrêmement stressant. Merci mon physio, on est arrivé (après des mois) au bout de l’histoire et je respire à nouveau facilement, mais je crois que mine de rien, ça m’a fait une longue période où je n’arrivais souvent pas à m’endormir facilement. On rajoute là-dessus d’autres trucs, bref… pas la joie. Après, faut relativiser: pour moi, des soucis de sommeil ça veut dire que j’ai besoin d’écouter un podcast pour m’endormir, par exemple, ou que je me couche trop tard, et que je dors 6h30 par nuit (effectif) au lieu des plutôt 7h30 qu’il me faut.

Là, merci un machin bleu et puant qui s’appelle Redormin, à base de valériane, j’ai rajouté une heure de sommeil à mes nuits, globalement. Ça fait une sacrée différence. Et, détail intéressant, je me sens plus fatiguée le soir (comme quoi le cercle vicieux de la fatigue surexcitante… moche).

Alors bon, tout ça c’est le contexte. Ce dont je veux parler c’est de la lecture avant de se coucher. Le fameux livre de chevet. Je suis à la base une dévoreuse de livres. Il y a des pauses dans ma consommation libresque, mais globalement, j’aime lire. En quatrième année, je me souviens être restée éveillée jusqu’à passer minuit pour finir mon livre. Depuis 10-15 ans, je regarde aussi volontiers des séries. Et j’ai pris conscience à un moment donné que j’avais mes “phases séries” et mes “phases livres”. Je n’aime pas trop mélanger les deux. Un univers fictionnel à la fois dans lequel se plonger.

J’ai repris la lecture il y a quelques jours. Un livre tranquille. Je lis un peu, hop, je sens passer le train du sommeil, j’éteins, je dors (parfois avec le machin bleu puant, parfois pas). Mais quand je regarde des séries, j’ai aussi tendance à regarder avant de me coucher. Les écrans avant dodo c’est mal, je sais. Mais j’ai “toujours” fait comme ça. Sauf que là, en reprenant la lecture, j’ai réalisé que lire versus regarder une série avait un effet différent sur ma “chaîne de télé intérieure”. En effet, ce qui me chicane quand j’essaie de dormir, c’est qu’il y a trop de scènes qui se baladent dans ma tête. Des choses de la journée écoulée en replay, des scénarios pour des discussions à venir en mode maquette. Pas forcément des choses qui me stressent horriblement. Juste des choses qui tournent, tournent, tournent.

Et il me semble que lire avant de dormir, ça a un impact sur ça. Ce que je viens de comprendre, c’est que quand je lis, j’absorbe du texte, des mots, des phrases. Ça prend la place de mon discours intérieur. Et ça guide ma vidéo intérieure. En lisant je me “fais le film” de ce que je suis en train de lire. C’est d’ailleurs pour ça qu’écouter un podcast pour m’endormir marche bien: j’écoute un truc, je ne suis donc pas en train de produire mon propre matériel.

Par contre, en regardant une série, j’absorbe en mode passif un “discours vidéo” extérieur. Et je pense clairement que ça n’a pas le même effet débranchant sur ce qui se passe dans ma tête. Je me suis donc dit qu’il fallait que j’aie un livre de chevet même quand je regarde une série.

Un livre de chevet: assez intéressant pour avoir envie de le lire. Mais pas tellement prenant que je lutte contre le sommeil pour avoir la suite de l’histoire.

Je vous laisse, je vais lire.

Pandémie: où j’en suis [fr]

Ça fait un moment que j’ai envie de faire un peu le point sur où j’en suis avec cette satanée pandémie. Au début, quand on était tous sous le choc, j’avais fait quelques vidéos (et même articles, je crois). Puis l’impensable est devenu normal: les fermetures, l’isolement social, les masques partout, et même les tensions entre les façons différentes qu’on a de gérer cette nouvelle réalité et à l’intégrer dans notre système de croyances.

Donc moi, là-dedans? J’avoue vivre tout ça avec un certain stoïcisme. J’ai la chance de faire partie des personnes qui ont très bien vécu le premier confinement, sur le plan personnel. Ça a été un grand soulagement de me sentir libérée de l’attente (que je projetais sur moi) d’être productive, active, sociable. Je sais que ça n’a pas du tout été comme ça pour tout le monde (la pandémie: grande révélatrice des inégalités, creuseuse de fossés entre les vécus personnels) mais moi, là, j’ai fait partie des chanceux, pour ça.

La pandémie m’a amené un travail. Temporaire, certes, mais un travail. Je suis Responsable d’équipe au Centre de traçage du Canton. On est une vingtaine de responsables d’équipe. Deux par équipe. Environ 25 traceurs et traceuses par équipe. C’est étrange pour moi d’être dans une configuration où j’ai autant d’homologues. Les horaires irréguliers ce n’est pas toujours facile. Mais je suis heureuse d’être dans le service public, de “faire quelque chose” pour le bien commun dans cette situation difficile que nous traversons tous.

On s’habitue. Ça ne me fait plus rien de voir des gens avec des masques tout le temps. J’ai de la peine à imaginer qu’il y a un an, quand j’allais faire mes courses, la Migros était remplie de visages tout nus. On s’habitue, mais sournoisement, le temps s’accumule, et là, même si je prends mon mal en patience, j’en ai marre-marre-marre. Et je me rends compte que la perte de ma vie sociale, du contact physique aussi (les joies de vivre seul au temps de la pandémie), du sport, des “possibles” au niveau culturel ou simplement des activités, ça commence à avoir un impact négatif sur moi.

J’ai vu arriver les premiers vaccins avec une joie et un soulagement immenses. Le bout du tunnel en vue, enfin. Là, je ronge mon frein, en voyant à quelle non-vitesse on arrive à vacciner les gens ici. On n’est pas sortis de l’auberge.

Les nouveaux variants m’inquiètent. Pour le moment, ce n’est pas la cata, mais plus on traine, plus le virus circule, plus grande est la probabilité d’apparition de nouveaux variants.

J’ai beaucoup, beaucoup de mal avec le fait qu’une si grande proportion de notre population se méfie des vaccins, voire même s’y oppose. Ça m’inquiète beaucoup. Ça me fait peur aussi, de voir à quel point la peur pousse les gens dans des idéologies à la logique sectaire, déconnectées des faits et de la réalité. Je sais que “débattre” ou “tenter de convaincre” ne sert à rien. Je fais de mon mieux. Je me sens impuissante, j’essaie de ne pas être en colère. Mais j’ai du mal.

Le “théâtre sanitaire” m’énerve aussi. Toutes les mesures sanitaires ne sont pas théâtre, loin de là, mais il y en a. Nettoyer la chaise sur lequel un patient s’est assis avant l’arrivée du suivant? Ça n’a vraiment aucun sens épidémiologiquement. Toute cette obsession autour des surfaces de contact, toute cette énergie dépensée à nettoyer ou ne pas toucher des poignées de porte, c’est complètement disproportionné face au mode de transmission de ce virus respiratoire: les gouttelettes (petites particules qui tombent au sol à environ 1.5-2m) et les aérosols (gouttelettes plus fines qui volettent dans l’air, comme une odeur).

On en est encore à ne pas se serrer la main ou se prendre dans les bras (avec masque) alors qu’on ne sourcille pas devant l’idée de partager un repas en intérieur ou se voir pour boire un thé, regarder la télé, ou jouer à des jeux (“ben oui y’a les distances” – mais quid de la ventilation? aérosols, allô?)

Cette incohérence m’énerve.

Au niveau des mesures prises, franchement, c’est Charybde et Scylla. Tout est relié, notre société est un système extrêmement complexe. Il n’y a pas de bonne solution: il faut “choisir son poison”. Ici, on a choisi de maintenir les écoles ouvertes, d’éviter autant que possible de déscolariser les enfants. Parce que la santé publique n’est pas que physique. Donc oui, on accepte un surplus de transmission du virus dans la population pour ne pas déscolariser nos enfants. Mais on ne va pas accepter un surplus de transmission pour sauver les restaurants, ni la culture. Une pesée des intérêts comporte toujours une part d’idéologie, de valeurs. Elle n’est pas objective.

D’autres pays, comme les USA, n’ont pas bouclé la culture et la restauration, mais ont fermé leurs écoles en mars. Il y a des enfants de 8 ans qui auront bientôt fait une année scolaire entière à distance.

Toute décision aura des conséquences. La culture, la restauration, les petites entreprises qui auront coulé à cause de la crise sanitaire ne se relèveront pas. Il y a des aides, certes (à nouveau, mieux qu’ailleurs) mais de loin pas suffisantes ou adéquates pour compenser les dégâts de la crise.

Il ne faut pas se leurrer, une pandémie, c’est pas quelque chose qu’on arrive à gérer bien. C’est une catastrophe. Une catastrophe ça fait des dégâts. C’est moche. Très moche. Des morts, des drames personnels, des drames collectifs, des drames culturels, gastronomiques et économiques.

Cette pandémie nous affecte tous. Dans nos vies, il y a des drames et des catastrophes. On pert un être aimé, on a un accident, on se sépare. Ces drames ont des conséquences sur nos vies. Parfois il nous faut des années pour nous relever. Parfois les conséquences durent toute une vie. On perd la carrière qu’on aurait pu avoir, on doit déménager, notre couple pète. Parfois, ces drames sont “la faute de personne”. Parfois pas. Mais dans tous les cas, on les subit, on fait face du mieux qu’on peut, ou du moins mal qu’on peut, on se relève, on finit par se reconstruire.

Ce qui est différent maintenant, c’est qu’on est tous en train de vivre une période de drame en même temps. Pour certains le drame est plus grand que pour d’autres. Mais il est là pour nous tous. Cette pandémie n’est pas un inconvénient passager qu’on pourra oublier une fois qu’il est derrière nous. Ce n’est pas quelques semaines de maladie ou un vélo volé. Là, on est encore dedans. On sert les dents, on essaie de survivre. A nouveau, c’est injuste, car c’est plus dur pour certains que pour d’autres. Mais tout comme la vie ne sert pas à chacun et chacune la même quantité de difficultés. Certains se débattent avec une maladie chronique toute leur vie, d’autres pas. Certains galèrent professionnellement, ou relationnellement. Bref, on n’est pas tous égaux devant la vie, ni devant la pandémie.

Donc c’est la merde. C’est la merde pour nous individuellement à différents degrés. C’est la merde pour nous collectivement, parce qu’on va tous payer d’une façon ou une autre le prix que notre société paie pour tenter, tant bien que mal, de limiter les dégâts. Cette pandémie va marquer notre vie. Et si c’est le cas, c’est qu’on a la chance de ne pas faire partie de ceux qui n’en ont plus, eux, de vie.

Face à la difficulté et l’injustice, certains vont chercher un coupable. Un coupable, c’est confortable. Ça donne une cible à notre colère. Ça donne une explication. Ça donne du sens. S’il y a un ou des salauds dans l’histoire, on peut leur en vouloir et exiger d’eux qu’ils réparent, qu’ils solutionnent, qu’ils “cessent d’être méchants” – ainsi notre problème disparaîtra.

Moi, je suis plutôt à chercher des explications. Je crois que fondamentalement chacun et chacune fait de son mieux. Je crois qu’à quelques exceptions près, les gens sont de bonnes personnes. Nos politiciens et politiciennes aussi. Je crois que quand les choses vont mal, c’est rarement “la faute” à quelqu’un. Je crois que c’est beaucoup plus difficile – mais plus juste – d’accepter qu’il n’y a pas toujours une cause simple à tout, que les situations injustes ne sont pas souhaitées, ou alors qu’elles ont des explications bien plus complexes que celles qu’on voit, et qu’en l’absence de coupable personne n’a le pouvoir de venir nous sauver.

Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas se faire entendre, lutter pour nos droits, pour la justice. Mais ça change la posture. Cette crise sanitaire a mis tout un paquet de personnes, dont nos dirigeants, dans la situation de devoir prendre des décisions qui seront de toute façon mauvaises – parce qu’il n’y a pas de “bonne solution” à une pandémie mondiale.

Au bout du compte, ce qui importe, c’est qu’on puisse un jour en sortir. On va en sortir avec des vaccins. On va en sortir en continuant à “faire attention” pendant un moment encore. On va en sortir avec des changements peut-être durables, comme mettre un masque sur son nez quand on est malade. On va en sortir en apprenant à mieux prendre en charge la maladie – aiguë et chronique.

On en sortira, mais il y aura eu des dégâts. A tous les niveaux. Comme on est sortis de la guerre et de la grippe de 1918.

J’ai beaucoup de mal à accepter qu’on doive traverser ça. J’ai le même sentiment de “rejet” ces temps avec la pandémie qu’avec la mort de mon chat. Deux drames, à des niveaux différents, qui m’affectent. Un qui n’affecte plus ou moins que moi, un qui affecte tout le monde. Il y a ces moments où je voudrais pouvoir faire en sorte que Quintus ne soit pas mort. Et il y a ces moments où je voudrais pouvoir faire en sorte que le virus n’existe pas, que la pandémie ne soit pas là, récupérer nos vies normales d’avant, remplies de libertés et de possibilités que je n’appréciais pas à leur juste valeur avant de ne plus y avoir accès.

Je me raconte que c’est OK pour moi de ne voir personne, de ne pas chanter ni aller au judo, de ne pas faire la bise à ma famille et mes amis, de ne pas aller au cinéma ou au restaurant. Alors oui, à un niveau c’est OK, parce que je n’ai aucune envie d’attraper (ou transmettre) le covid, je sais à quel point nos hôpitaux sont surchargés et ce que ça signifie, le covid long me fout les boules. J’imagine aussi à quoi ça aurait pu ressembler si nos autorités avaient dit “rien à faire du virus, continuez à vivre vos vies, ça va passer”. Donc j’accepte. Mais c’est pas bien. Je n’aime pas vivre comme ça. J’en ai marre. Je veux reprendre ma vie d’avant.

Je comprends la tentation, après ces longs mois, maintenant que l’habituation a fait son job, de tout envoyer balader et vouloir faire comme si de rien n’était et “vivre normalement”. Je l’ai. Mais je n’y cède pas, parce que je sais que la réalité de la situation n’a pas changé, même si notre perception nous dit autrement.

Pourtant, qu’est-ce que j’en ai marre. J’ai l’impression d’être embourbée dans la vie, là, en attente d’un soleil qui ne vient pas.